Mais la réunion des principaux dirigeants non occidentaux à Tianjin, une ville de l’est de la Chine, n’a pas beaucoup contribué à résoudre le conflit frontalier et la rivalité de longue date entre l’Inde et la Chine.
La Chine a senti la distance croissante entre l’Inde et l’Amérique du président Donald Trump à la suite de l’offensive tarifaire américaine contre l’Inde et des déclarations intempestives et désobligeantes lancées à l’encontre de l’Inde par Trump, son secrétaire au Trésor Scott Bessent et son conseiller commercial Peter Navarro. La Chine n’a pas tardé à apporter son soutien à l’Inde contre les intimidations américaines, et le président chinois Xi Jinping a réservé un accueil chaleureux à Modi à Tianjin.
Dans l’un des nombreux gestes chorégraphiés suggérant une relation spéciale et intime entre la Russie et l’Inde, Poutine a conduit Modi dans sa limousine présidentielle à leur réunion bilatérale à Tianjin. Les relations entre l’Inde et la Russie ont perdu de leur ampleur et de leur importance au cours des dernières décennies, tandis que la Russie a consolidé son « partenariat sans limites » avec la Chine, qui reste le principal adversaire de l’Inde.
Lors du sommet, Poutine a également cherché à relancer le forum trilatéral Russie-Inde-Chine qui, à une époque antérieure, avait contribué à la création du BRICS et de l’OCS et avait donné à la Chine, à l’Inde et à la Russie une tribune pour coordonner leurs actions en matière de multilatéralisme et de commerce. Mais le président russe a dû se contenter d’un substitut visuel : une « rencontre en aparté » orchestrée avec Xi et Modi. Lorsque le spectacle prend le dessus, le fond passe au second plan, et c’est sans doute ainsi qu’il faut juger des résultats obtenus entre l’Inde et la Chine à Tianjin.
La route vers Tianjin
La période qui a précédé la rencontre est importante. Le sommet Modi-Xi Jinping à Tianjin fut particulièrement significatif, car les deux dirigeants se rencontraient pour la première fois en Chine depuis les affrontements meurtriers entre les forces indiennes et chinoises dans la vallée de Galwan, dans la région himalayenne du Ladakh, à l’été 2020. (Ils s’étaient déjà rencontrés en octobre 2024 en marge du sommet de l’OCS organisé par la Russie à Kazan).
Cette rencontre a été rendue possible par le fait que l’Inde et la Chine ont finalement achevé le désengagement de milliers de soldats déployés à proximité immédiate de la frontière. Cependant, Pékin n’a pas accepté la demande de New Delhi concernant la prochaine étape, à savoir la désescalade et le retrait des forces vers leurs bases arrière, laissant l’équation militaire de base tendue et provisoire.
Avant le sommet, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, s’est rendu à New Delhi et les deux parties ont convenu de créer un nouveau groupe de travail chargé d’étudier des mesures visant à renforcer la paix et la tranquillité à la frontière, ainsi qu’un ensemble de mesures « à effet rapide » pour stabiliser leur frontière contestée. Cette idée n’est pas nouvelle.
Lors des négociations précédentes, Pékin a suggéré à maintes reprises de segmenter le différend frontalier, en réglant d’abord la question du secteur Sikkim-Tibet, largement incontesté, avant d’aborder le reste. L’Inde insiste pour que tous les segments de la frontière soient réglés simultanément. La volonté de New Delhi d’adopter une approche segmentée marquerait un changement important par rapport à la position défendue de longue date par l’Inde. Et cela laisserait le différend plus large sans solution.
La réunion de Kazan a aidé New Delhi et Pékin à faire de petits pas vers une détente : une réouverture limitée des voyages, y compris la reprise d’un pèlerinage religieux depuis l’Inde vers Kailash Mansarovar au Tibet ; la reprise des vols directs suspendus pendant la pandémie ; et la reprise des échanges de haut niveau entre les ministres des Affaires étrangères et les conseillers à la sécurité nationale.
Tianjin a contribué à renforcer ce dégel. Si la normalisation des relations entre l’Inde et la Chine est antérieure à l’offensive tarifaire de Washington contre l’Inde, la volonté de l’administration Trump de bouleverser l’ordre commercial mondial – et de pointer du doigt l’Inde – a indéniablement donné un nouvel élan à ce processus.
Qu’est-ce qui motive les relations entre l’Inde et la Chine ?
Les changements dans les équations géopolitiques influencent certes la dynamique entre l’Inde et la Chine, mais l’évolution de leurs relations est déterminée par leurs propres facteurs. Le facteur central est l’asymétrie croissante des pouvoirs entre la Chine et l’Inde, et la volonté de Pékin d’imposer une hiérarchie en Asie, à laquelle l’Inde résiste. La Chine affirme préférer un monde multipolaire, mais n’applique pas la même logique à l’Asie. L’Inde insiste sur le fait qu’un monde multipolaire nécessite une Asie multipolaire.
Cette différence était visible à Tianjin. New Delhi a toujours affirmé que la résolution de la question frontalière était indispensable à la poursuite d’un partenariat économique et à une normalisation plus large des relations entre l’Inde et la Chine. Pékin insiste sur le fait que la question frontalière ne doit pas définir les relations. Xi Jinping a souligné que le partenariat économique était le fondement des relations entre l’Inde et la Chine. Le fossé persiste.
Il y a ensuite le Pakistan. La « fraternité de fer » entre la Chine et le Pakistan limite clairement les possibilités pour l’Inde et la Chine d’établir des relations durables, pacifiques et coopératives. Les relations entre Pékin et Islamabad ont longtemps servi de stratégie de substitution peu coûteuse et peu risquée pour contenir l’Inde, depuis l’accès au nucléaire dans les années 1980 jusqu’à l’amélioration constante des capacités militaires pakistanaises. Au cours de la brève guerre entre l’Inde et le Pakistan qui a éclaté cet été à la suite du massacre de 26 touristes indiens au Cachemire, les forces pakistanaises ont utilisé des armes chinoises. Pour la première fois, Pékin a directement soutenu les opérations militaires pakistanaises en fournissant des services de ciblage et de surveillance et en participant à la guerre électronique contre les avions et les missiles indiens. Les craintes de l’Inde d’une guerre sur deux fronts avec la Chine et le Pakistan sont en train de devenir réalité.
Pivot vers l’Asie
Tout cela façonne la politique de l’Inde envers la Chine, qui consiste à gérer une relation conflictuelle avec une coopération et des convergences limitées. La détermination commune à empêcher l’hégémonie chinoise sur l’Asie explique le rapprochement croissant de l’Inde avec les États-Unis, une relation qui bénéficie depuis plus de deux décennies du soutien politique et populaire des deux partis dans les deux pays.
La stratégie indo-pacifique des États-Unis, qui vise à maintenir la prééminence américaine en Asie, a été un soutien bienvenu pour l’Inde dans ses efforts pour limiter l’influence chinoise dans une région où les périmètres de sécurité des deux rivaux asiatiques se chevauchent. La renaissance de l’alliance quadrilatérale entre les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon, ou Quad ; l’alliance entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, ou AUKUS, pour la construction de sous-marins nucléaires ; et le renforcement de l’alliance trilatérale avec la Corée du Sud et le Japon sont des éléments importants de la stratégie américaine visant à limiter l’expansion de la puissance chinoise dans la région Asie-Pacifique. L’un des principaux objectifs de cette stratégie est de dissuader la Chine de prendre le contrôle militaire de Taïwan. Si la Chine parvient à s’emparer de Taïwan par la force, cette stratégie échouera à son test le plus visible.
Donald Trump et l’ère de l’incertitude
Le second mandat de Trump est source d’incertitude en Asie. Certains signes en provenance de Washington suggèrent que le président Trump est moins déterminé à défendre Taïwan que ses prédécesseurs. L’engagement américain envers l’AUKUS serait en cours de révision. Trump devrait faire l’impasse sur le sommet Quad qui se tiendra en Inde plus tard cette année.
Si l’on compare ces développements aux déclarations répétées de Trump sur ses excellentes relations avec la Chine et son empressement à se rendre en Chine pour conclure un « accord majeur » avec Xi Jinping, alors on voit l’inquiétude monter en Inde et parmi les autres alliés américains de la région, qui voient resurgir la perspective inquiétante d’un G-2, c’est-à-dire d’une collusion entre les États-Unis et la Chine.
En 2009, le président Barack Obama et ses conseillers ont poursuivi l’idée d’un G-2 et de « garanties stratégiques » entre les États-Unis et la Chine, mais celle-ci n’a pas abouti au-delà de la rhétorique en raison de la surenchère chinoise et de la déclaration de l’administration Obama de son « pivot vers l’Asie » visant à concentrer les ressources militaires, économiques et diplomatiques américaines pour contenir la Chine. L’engagement des États-Unis envers le pivot vers l’Asie est resté timide. Ironiquement, c’est Trump qui, lors de son premier mandat, a donné la priorité à la stratégie indo-pacifique et relancé le Quad après des années de dérive. Le président Trump semble désormais prêt à démanteler tout cela. Au-delà des tensions actuelles dans les relations entre l’Inde et les États-Unis, ces développements suscitent une inquiétude croissante dans toute la région.
Pour l’instant, la Chine ne répond pas aux avances répétées de Trump. Plusieurs commentateurs chinois sont convaincus que les États-Unis sont en train de s’autodétruire sous Trump et que la Chine est bien placée pour écarter son rival à peu de frais. Il ne fait aucun doute que la Chine est le principal bénéficiaire géopolitique du bouleversement de l’ordre mondial provoqué par Trump.
Illusions d’amitié
La Chine a démontré son pouvoir de rassemblement à Tianjin et la revendication de Pékin à la tête du Sud global prend de l’ampleur. Xi Jinping a fait savoir à Modi que l’Inde et la Chine faisaient partie du Sud global et devaient travailler ensemble pour défendre les intérêts des pays en développement. Modi n’a pas fait écho à ces sentiments dans sa réponse, ce qui a soulevé des questions quant à savoir s’il contestait implicitement la revendication de Xi à la tête du Sud global. Xi a également invoqué le Panchsheel, les cinq principes de coexistence pacifique énoncés conjointement par l’Inde et la Chine en 1954, mais Modi a choisi de ne pas répondre.
Les dirigeants Xi et Modi ont convenu que la Chine et l’Inde étaient des partenaires et non des rivaux. Mais cela doit être considéré comme une expression d’espoir plutôt que comme le reflet de la réalité.
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France
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