À vrai dire, cette hypothèse est partagée par plusieurs dirigeants du secteur de l’intelligence artificielle. L’an dernier, Demis Hassabis, cofondateur de Google DeepMind, a déclaré dans l’émission états-unienne 60 Minutes : « Nous pouvons guérir toutes les maladies grâce à l’IA… Peut-être d’ici une dizaine d’années, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. »
1/2 Thanks Gavin for an especially thoughtful exchange. I don’t usually spend much time on social media but I wanted to engage here because it really brings out the heart of an important conversation.
First, on regulation, I think that “either concentrate it in the hands of a… https://t.co/2W6vWJAE8Y
— Dario Amodei (@DarioAmodei) August 15, 2026
Mais en réalité, une raison très concrète s’y oppose : la nature humaine. On estime qu’environ 80 % des maladies chroniques et des décès prématurés ne sont pas d’origine génétique, mais sont dus à notre mode de vie : notre alimentation, notre niveau d’activité physique, notre sommeil, notre gestion du stress et nos liens sociaux. Alors oui, l’IA peut accélérer la découverte de traitements et fournir des conseils personnalisés pour transformer nos comportements quotidiens, mais elle ne peut pas « guérir toutes les maladies » en faisant abstraction de la nature humaine, du libre arbitre et de notre style de vie.
Pour celles et ceux qui travaillent activement à lutter contre les maladies, la situation n’est pas aussi rose. Le Dr Eric Topol, cardiologue, estime par exemple : « Le diabète, Alzheimer, les troubles cardiaques… Nous n’avons pas de traitement pour ces maladies communes. Penser que de nouveaux médicaments vont tout changer d’ici cinq ou dix ans, c’est du jamais vu. C’est irréaliste et cela crée des attentes trop élevées vis-à-vis de l’IA. Ce n’est que du battage médiatique. »
La Dr Catherine Young, attachée supérieure de recherche à la Harvard T. H. Chan School of Public Health, explique à son tour : « Le cancer n’est pas une seule maladie. Il s’agit de plus de 200 maladies distinctes, avec des causes, des biologies et des mécanismes différents. Les scientifiques spécialisés en cancérologie parlent rarement de « remède au cancer », car cela ne serait qu’un slogan vide de sens. »
Comme le raconte Amy Dockser Marcus pour The Information, nous sommes déjà passés par là. En 2000, juste après le premier séquençage d’ADN humain, Francis Collins, alors directeur du Human Genome Project, avait prédit que « dans 20 ou 25 ans, nous devrions être capables de prévenir ou de guérir la plupart des cases de cancer, de diabète, de maladie cardiaque, de sclérose en plaques ou d’asthme ». Pourtant, 26 ans plus tard, ces maladies chroniques sont au contraire de plus en plus fréquentes.
C’est ce que Daphne Koller, PDG d’Insitro, une entreprise de développement de médicaments grâce à l’IA, appelle l’hypothèse de la « baguette magique ». Elle écrit : « Après des centaines d’années de médecine moderne, notre compréhension de la plupart des maladies humaines et de la physiologie pourrait être résumée par la métaphore des aveugles et de l’éléphant. Avec, dans ce cas-ci, un éléphant gigantesque. »
Le débat actuel concernant la capacité de l’IA à guérir toutes les maladies prend de plus en plus de place dans l’espace médiatique. Les discussions mettent ainsi en lumière un problème plus vaste : nous nous concentrons trop souvent sur l’amélioration pure des machines, et trop rarement sur l’investissement d’énergie et de ressources pour améliorer les humains.
En 2024, Dario Amodei énumérait les facteurs limitants qui empêchent l’IA d’améliorer le monde : « la vitesse du monde extérieur », « le besoin de données », « la complexité intrinsèque », « les lois physiques » et « les contraintes humaines ».
Parmi ces critères, j’aurais tendance à penser que les contraintes humaines seront à terme le dernier facteur limitant. Et je ne suis pas seul dans ce cas.
Yuval Harari, historien et professeur d’histoire, avance dans son livre 21 leçons pour le XXIe siècle : « Si, pour chaque dollar et chaque minute que nous investissons dans le développement de l’IA, nous investissons également dans l’exploration et le développement de nos esprits, tout ira bien. Mais si nous misons tout sur la technologie, sur l’IA, et oublions de nous développer nous-mêmes, il s’agira d’une très mauvaise nouvelle pour l’humanité. »
Alors que nous faisons tout pour profiter des opportunités de l’IA, le véritable obstacle qui se dresse sur notre chemin sera le même que pendant toute l’histoire de l’humanité : la nature humaine. C’est pour cette raison que j’estime que le principal risque auquel nous sommes exposés est le suivant : l’IA va se développer, mais pas les humains.
Nous devons consacrer autant d’efforts pour aider les humains à donner le meilleur d’eux-mêmes et à améliorer leur santé grâce à des comportements quotidiens plus sains que pour faire progresser les machines vers des modèles de pointe.
Ce dont nous n’avons pas besoin en revanche, c’est d’un battage médiatique incessant.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE
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