Le paysage déroule des kilomètres de cocotiers carnauba frangés de quelques scènes de vie en bord de route avec cantines de fortune, pharmacies de village et vendeurs de hamacs. Une photogénie à la fois désolée et résiliente, sur fond de bossa-nova qui participe à la torpeur ambiante de ce jour de janvier, marqué par le début de la saison des pluies dans le Nordeste. Encore une demi-heure de piste, chahutés sur la terre rouge et hostile de cette partie sauvage de la Route des Émotions – une côte qui s’étend sur plus de 600 kilomètres à travers les trois Etats de Ceará, Piauí et Maranhão – et c’est Eduardo lui-même qui vient nous accueillir en uniforme local, boardshort, tongs Havaianas et tee-shirt anti-UV.

Carioca exilé dans les salles de marché de New York pendant 25 ans, ce passionné de kitesurf rentre au pays à la suite d’un burn-out, il y a quelques années. Installé à São Paulo avec femme et enfants, il acquiert 250 hectares de lande sur la Fazenda Barra dos Remedios, aux antipodes du surtourisme qui a colonisé Jericoacoara et Prea, Mecque du windsurf et du foil à deux heures et demie de route au sud de Ceará. Sa seule ambition alors ? Y retaper une pousada perdue entre dunes et mangrove. En observant pendant près d’un an les communautés locales et ce paysage aussi spectaculaire qu’inexploré germe rapidement le fantasme d’un potentiel tourisme régénératif. Sept bungalows contemporains (et écoconçus) plus tard, la perspective de créer de l’emploi ne lui suffit pas. “C’est un territoire d’une grande richesse, promis à un développement touristique inévitable, c’est pourquoi les premiers à s’y installer portent une responsabilité de préservation et de régénération. Et la seule façon d’initier un tourisme durable, c’est d’impliquer les locaux”, confie-t-il. En les associant moyennant rémunération aux expériences immersives qu’il propose à ses clients -participer aux rituels traditionnels de pêche, entre autres -, mais surtout, en montrant l’exemple. Celui d’un territoire jusqu’ici vierge de toute intervention humaine intensive, mais qui peut espérer davantage que survivre grâce à la culture du manioc et des haricots. Un argument majeur pour inciter aussi les jeunes générations à rester.

Si le Nordeste est l’une des premières régions exportatrices de coco (elle produit aussi des noix de cajou), le Ceará en particulier est réputé pour ses eaux poissonneuses. Pour preuve, les kilomètres de plages paradisiaques qui s’étirent avec pour tout habitat une poignée de fermes à crevettes et quelques grappes de maisons peu à peu englouties par le sable. Comme le hameau de Vila Nova, dont la trentaine de pêcheurs en apnée déchargent chaque matin le butin de leur expédition nocturne et qui, avec les marisqueiras (ramasseurs de coquillages) qui gagnent moins de 10 euros pour trois kilos de sururu (moules) vendus au marché, sont les premières communautés locales qu’Eduardo sensibilise à la nécessité de professionnaliser leur activité, de valoriser leur savoir-faire ancestral.
“La seule façon d’initier un tourisme durable, c’est d’impliquer les locaux ? – Eduardo Hargreaves, fondateur de Casa Caia
Dans cette même logique, Casa Daia incite les locaux à développer une agriculture variée et raisonnée en leur offrant la possibilité de cultiver une partie des terres du domaine, et à venir prendre exemple sur l’immense potager en permaculture qu’a développé Raymondo, le responsable du projet agroforestier que développe cette “maison hôtelière” pionnière du genre. “La réintroduction de variétés endémiques attire aussi peu à peu des exploitations de tout le Ceará, avides d’élargir un modèle socio-économique essoufflé et enthousiastes à la perspective d’agir sur l’alimentation des populations locales”, souligne Vivian Gruetzmacher, permacultrice, gestionnaire d’initiatives dédiées au développement durable et régénératif et éducatrice socio-environnementale installée depuis 15 ans dans le Nordeste. Même démarche en cuisine avec le chef Fabio Vieira, qui travaille la rusticité du terroir avec modernité – en gomme, en puba (coriandre), en tucupi (sauce à base de jus de manioc) -, envisage chaque produit comme un marqueur d’appartenance et de compréhension de la nature environnante, comme un acte de guérison, avec une cueillette à maturité, une cuisson au feu. En revendiquant toute la simplicité qu’exige une table au milieu de cette savane semi-aride, il offre à son tour de nouvelles perspectives à ceux qu’il forme et qui n’auraient jamais osé imaginer vivre un jour du tourisme ni d’une carrière en cuisine.
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