Cette question se pose depuis la fondation de la République populaire et revêt aujourd’hui une acuité particulière. Début mars, le Centre pour la sécurité et la stratégie internationales de l’université Tsinghua, l’un des plus éminents groupes de réflexion chinois en matière d’affaires étrangères, a réuni l’élite des stratèges de Pékin, d’anciens responsables chinois et un groupe d’universitaires étrangers à l’occasion de son forum annuel. La discussion a tourné autour de la même question : que veut la Chine ?
Pourtant, plutôt que d’exposer clairement les ambitions de Pékin, de nombreux participants ont formulé leurs réponses par la négative, insistant sur le fait que ce que la Chine ne veut pas, c’est devenir une superpuissance à l’image des États-Unis. Alors, comment la Chine perçoit-elle le monde ?
Sous la présidence de Xi Jinping, Pékin a adopté ce que l’on pourrait appeler une approche « China First » vis-à-vis du monde. Cette expression ne fait pas écho aux connotations populistes qu’elle revêt ailleurs. Elle reflète la manière dont les élites chinoises et le public perçoivent la position de leur pays dans le monde, ainsi qu’une hiérarchie des priorités : réduire la vulnérabilité aux pressions extérieures grâce à une croissance raisonnable ; gérer, plutôt que résoudre, sa rivalité croissante avec les États-Unis ; et stabiliser la périphérie de la Chine. « China First » est une vision du leadership mondial qui est conditionnelle, instrumentale et toujours subordonnée aux impératifs de Pékin en matière de création de prospérité intérieure, de sécurité nationale et de survie du régime.
Que signifie « China First » ?
La stratégie « China First » de Pékin est une approche pragmatique de la gestion de ses préoccupations intérieures et de ses affaires étrangères. Ce plan d’action donne la priorité à l’autonomie économique et technologique ; à la stabilité politique à long terme, garantie par le renforcement de l’autorité de l’État chinois et du Parti communiste ; à la gestion prudente, et non à la résolution, de la rivalité avec les États-Unis ; et à la consolidation de la domination régionale le long de sa périphérie. Il reflète à la fois l’ambition et l’insécurité. La Chine est plus puissante que jamais, et pourtant elle est plus prudente et tournée vers l’intérieur. Depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, l’ascension de la Chine a été marquée par son intégration aux marchés mondiaux, aux institutions multilatérales et à des chaînes d’approvisionnement étendues. Aujourd’hui, sa trajectoire est de plus en plus façonnée par l’isolement. Aujourd’hui, Pékin s’attache à renforcer sa résilience économique face aux goulets d’étranglement technologiques, à l’encerclement géopolitique et à la volatilité d’un ordre international auquel elle ne fait pas entièrement confiance mais qu’elle ne souhaite pas non plus abandonner. Il n’en résulte pas un retrait du monde, mais un réajustement de la manière dont la Chine s’y engage.
Sous la présidence de Xi Jinping, cette stratégie du « China First » est devenue à la fois plus explicite et plus rigoureusement appliquée. Le concept directeur de « renaissance nationale » définit l’ascension de la Chine non pas comme une quête illimitée du leadership mondial, mais comme un projet historiquement délimité : restaurer la richesse, la puissance et le statut que le pays estime mériter. Dans ce cadre, la politique étrangère n’est pas un vecteur d’expansion idéologique ni une mission universelle ; c’est un instrument calibré pour façonner un environnement extérieur propice aux priorités intérieures de la Chine.
La Chine forteresse
En mars, la Chine a dévoilé son 15e plan quinquennal, définissant les objectifs économiques et la trajectoire de développement du pays de 2026 à 2030. Ce plan d’action politique marque une rupture significative avec les plans des trois dernières décennies. Alors que les plans antérieurs étaient axés sur la maximisation de la croissance économique, celui-ci met beaucoup plus l’accent sur la résilience dans une ère d’incertitude croissante. Le message du président Xi et de ses proches collaborateurs est sans ambiguïté : la résilience et l’autonomie technologique ne sont pas des ajustements temporaires face à la pression extérieure, mais des priorités stratégiques durables. La logique qui sous-tend ce changement est simple. Au cours de la dernière décennie, les décideurs politiques chinois se sont montrés de plus en plus méfiants à l’égard des forces mêmes qui avaient autrefois alimenté l’essor du pays. La mondialisation économique, qui a longtemps été le moteur d’une croissance tirée par les exportations, est désormais considérée comme une source de vulnérabilité autant que d’opportunités. Les frictions commerciales, les conflits régionaux et les perturbations causées par la pandémie de Covid-19 ont révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Parallèlement, le durcissement des restrictions technologiques imposées par l’Occident a alarmé Pékin quant à la manière dont la dépendance vis-à-vis des ressources étrangères peut paralyser la nation.
Pour la Chine, deuxième économie mondiale, ces vulnérabilités touchent au cœur même de son modèle économique. Celui-ci repose sur une puissance industrielle qui dépend non seulement des capacités nationales, mais aussi de réseaux d’approvisionnement mondiaux fiables, d’une logistique efficace et de l’accès à de vastes marchés extérieurs. La stabilité tant sur le plan intérieur qu’à l’étranger est une condition préalable à la poursuite de la croissance. Lorsque cette stabilité ne peut plus être garantie, le modèle lui-même doit s’adapter. Vu sous cet angle, l’objectif de la Chine n’est pas de rompre ses liens mondiaux, mais de les remodeler à des conditions plus favorables. L’expression que les responsables chinois utilisent souvent pour décrire leur approche est « interdépendance contrôlée ». Pékin entend rester profondément ancré dans l’économie mondiale, tout en réduisant son exposition aux chocs externes et aux pressions politiques. Cela nécessite un rôle plus actif de l’État dans l’orientation de la politique industrielle et la gestion de l’équilibre entre la demande intérieure et la recherche de marchés extérieurs pour ses produits.
Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran ne fera que renforcer la conviction de Pékin. L’instabilité qui règne chez plusieurs des plus importants fournisseurs d’énergie mondiaux illustre à quel point les crises géopolitiques peuvent se répercuter rapidement sur les marchés mondiaux. Pour la Chine, qui reste le plus grand importateur mondial d’énergie, avec 70 % de son pétrole brut importé, et une plaque tournante centrale des réseaux de fabrication mondiaux, le conflit au Moyen-Orient est un rappel brutal des risques inhérents à une dépendance excessive vis-à-vis de conditions externes échappant à son contrôle.
Le virage de Pékin vers la résilience apparaît, selon ses propres termes, à la fois prémonitoire et nécessaire. Les efforts visant à renforcer les chaînes d’approvisionnement nationales, à moderniser l’industrie manufacturière de pointe et à investir massivement dans les technologies stratégiques, des semi-conducteurs de pointe à la connectivité 6G de nouvelle génération, ne sont pas simplement présentés comme des initiatives économiques, mais comme des impératifs de sécurité nationale. Dans la « forteresse chinoise », la politique économique et la stratégie géopolitique ne sont plus des domaines distincts ; elles ne font de plus en plus qu’un.
La Chine, les États-Unis et l’Occident
Si la politique « China First » commence chez elle et dans son voisinage immédiat, c’est dans les relations de Pékin avec Washington et l’alliance occidentale au sens large qu’elle est confrontée à son épreuve la plus rude. Parmi certains observateurs internationaux, une hypothèse tenace veut qu’une Amérique plus repliée sur elle-même ou perturbatrice, en particulier sous la houlette de dirigeants tels que Donald Trump, offrirait à la Chine un avantage stratégique considérable. Pékin, cependant, voit la question sous un jour plus nuancé.
Malgré toutes ses frictions avec Washington, l’ascension de la Chine s’est profondément ancrée dans un système international que les États-Unis ont construit et maintenu. L’accès aux marchés mondiaux, l’acceptation par les institutions internationales et les écosystèmes technologiques intégrés ont été essentiels au développement de la Chine. Ce que Pékin recherche, par conséquent, ce n’est pas l’effondrement brutal de la puissance américaine, mais l’espace nécessaire pour étendre ses propres capacités sans provoquer de résistance écrasante. L’expérience d’une concurrence s’intensifiant, depuis le premier gouvernement Donald Trump jusqu’aux années Joe Biden, a renforcé les risques de déclencher une réponse occidentale plus coordonnée et restrictive.
Alors, quel type d’Amérique la Chine préfère-t-elle réellement ?
Pendant des années, Pékin semblait se contenter d’une Amérique relativement stable, en déclin progressif, suffisamment stimulante pour aiguiser l’ambition chinoise, suffisamment prévisible pour s’y adapter, alors que la Chine réduisait progressivement l’écart en matière de puissance et d’influence. Une Amérique plus instable et divisée en son sein, moins attachée à ses alliances et plus imprévisible dans sa politique étrangère, ne sert pas nécessairement les intérêts de la Chine. L’Amérique peut sembler plus faible à certains égards, mais elle est aussi moins prévisible et plus encline à des erreurs de calcul militaires. Pour les décideurs politiques chinois, gérer un concurrent à la fois stratégiquement puissant et politiquement instable pourrait s’avérer plus difficile que de traiter avec un concurrent cohérent, même s’il est hostile. Dans ce contexte, Pékin en est venu à considérer la concurrence stratégique avec Washington comme une situation de longue haleine plutôt que comme une phase passagère. Les différends commerciaux et de droit de douane, les restrictions technologiques et les tensions sécuritaires, du détroit de Taïwan à l’ensemble de la région Asie-Pacifique, ont durci les positions des deux côtés. Pourtant, la Chine ne semble guère encline à la confrontation. Son approche se caractérise par un équilibre : riposter lorsque ses intérêts fondamentaux sont en jeu, tout en préservant des canaux de communication de haut niveau là où un bénéfice mutuel reste possible.
La stratégie de Pékin s’étend à la coalition occidentale au sens large. L’Europe occupe une position de plus en plus conflictuelle. Les États membres de l’Union européenne sont, pour la Chine, à la fois des partenaires économiques vitaux et des sceptiques stratégiques tenaces. Pékin a cherché à naviguer dans cette ambivalence en dialoguant avec les gouvernements européens individuellement tout en écartant Bruxelles, une tactique qui ne manque jamais de s’attirer l’hostilité des institutions de l’UE. L’objectif de la Chine n’est pas de fracturer purement et simplement l’alliance occidentale, mais d’empêcher la consolidation d’un front occidental pleinement unifié et durable. En ce sens, la gestion de la rivalité consiste moins à remporter une victoire décisive qu’à éviter une surenchère stratégique ou une confrontation directe.
La périphérie de la Chine
Si la politique « China First » commence par la consolidation de la base nationale, elle s’exprime le plus clairement dans la priorité accordée à sa périphérie immédiate. La politique étrangère de la Chine en Asie combine intégration économique et coercition sélective, déployées dans des proportions variables selon le pays et le contexte. Le président Xi Jinping a effectué plus de 20 visites dans des pays asiatiques, plus que dans toute autre région, ce qui témoigne de l’importance que Pékin accorde à ce qu’il appelle la « diplomatie périphérique ».
Contrairement aux États-Unis, dont le rôle mondial les entraîne dans des crises loin de leurs côtes, la voie de l’influence de la Chine passe d’abord par son propre voisinage. La géographie impose à la fois des opportunités et des risques : une périphérie stable offre une profondeur stratégique, tandis qu’une périphérie hostile augmente le danger d’encerclement. La priorité n’est pas d’aspirer à un leadership mondial pur et simple, mais à l’expansion régulière de l’influence à proximité de ses frontières. Cela est particulièrement visible dans la posture de la Chine vis-à-vis de la mer de Chine méridionale et du détroit de Taïwan, deux points chauds où la souveraineté et les intérêts de sécurité sont contestés par des pays tels que le Japon et les Philippines. Dans les deux cas, Pékin a associé des capacités militaires croissantes à une assertivité mesurée, cherchant à modifier l’équilibre des pouvoirs par la normalisation progressive de la pression et de la présence chinoises, tout en évitant soigneusement toute escalade.
Pourtant, la situation est plus complexe qu’un simple expansionnisme chinois. On suppose souvent qu’une présence américaine réduite en Asie profite à Pékin. En pratique, cela pourrait engendrer de nouvelles incertitudes. Les préoccupations de la Chine s’étendent de plus en plus à ses voisins immédiats, en particulier le Japon et les Philippines. Sans un parapluie de sécurité américain fiable, ces deux pays pourraient se sentir contraints de renforcer et de développer leurs moyens de dissuasion militaire. Les mesures considérées comme défensives à Tokyo ou à Manille sont invariablement interprétées à Pékin comme offensives, et renforcent, plutôt qu’elles ne les atténuent, les cycles de suspicion.
Au-delà de la puissance militaire, la diplomatie économique reste le principal instrument de la Chine. Par le commerce, l’investissement et, parfois, la coercition économique, Pékin s’est ancré profondément dans les économies de ses voisins. De nombreux pays asiatiques considèrent désormais la Chine comme leur premier partenaire commercial, une réalité qui crée à la fois des opportunités et un sentiment de malaise. La Chine a également démontré sa volonté d’exercer des pressions lorsqu’elle estime que ses intérêts fondamentaux sont en jeu. Ses relations avec l’Inde, marquées par des tensions et des différends à la frontière de longue date, illustrent les risques d’une mauvaise gestion des relations avec un voisin doté de l’arme nucléaire. Dans ce cas précis, la concurrence pour l’influence régionale a donné lieu à une dynamique plus ouvertement antagoniste, que les deux parties ont généralement su gérer sans escalade militaire.
La Chine ne cherche pas à reproduire les modèles traditionnels d’hégémonie. Avant de pouvoir remodeler l’ordre mondial, Pékin doit s’assurer que son voisinage immédiat ne soit pas une source de désordre. Le défi réside toutefois dans la mise en œuvre. Plus Pékin fait pression, plus elle risque de provoquer les réactions mêmes qu’elle cherche à éviter. La gestion de cette tension restera le test décisif de sa diplomatie périphérique.
Ascension confiante ou posture défensive
La voie stratégique de Pékin n’est ni l’« autarcie » ni la poursuite sans heurts de l’âge d’or de la mondialisation économique. Il s’agit d’une situation moins figée : un monde de systèmes qui se chevauchent, de découplage partiel et de rivalité persistante gérée sans pour autant déboucher sur un conflit ouvert. Et pourtant, la politique « China First » n’est pas sans compromis.
Le virage économique vers la résilience, un renforcement de la réglementation et un recul face à une intégration mondiale sans entraves pourraient renforcer la capacité de la Chine à résister aux pressions extérieures. Mais ces mêmes choix peuvent également peser sur la création d’emplois et les niveaux d’emploi, la confiance du secteur privé et les perspectives de croissance à long terme, ce qui peut entraîner des frictions potentielles sur le plan intérieur. Gérer l’équilibre entre sécurité et opportunités sera crucial, en particulier pour une génération dont les attentes ont été façonnées par des décennies d’essor économique fulgurant. Il serait toutefois erroné de considérer la politique « China First » uniquement sous l’angle des contraintes. À plusieurs égards, cette approche a produit des résultats tangibles. Malgré des sources de tension persistantes, la Chine a jusqu’à présent évité de rompre ses liens avec les États-Unis et a maintenu un certain degré de stabilité stratégique, même alors que la concurrence s’intensifie. Les canaux de dialogue, bien que tendus, restent ouverts, et les deux parties ont manifesté leur volonté d’empêcher que leur rivalité ne dégénère en conflit direct.
Des progrès ont également été réalisés sur le plan technologique. Bien que des écarts subsistent, la Chine a fait de réels progrès en tant que championne de la technologie et a démontré que la pression extérieure peut, dans certaines conditions, catalyser l’innovation plutôt que de la réprimer. La recherche de l’autosuffisance, en ce sens, n’est pas seulement défensive ; c’est aussi une incitation.
L’équilibre entre ces atouts et ces tensions façonnera l’avenir de la Chine. Une économie plus résiliente et une base technologique plus autonome pourraient renforcer le pouvoir de Pékin. Mais ni l’une ni l’autre n’auront une durabilité sans une croissance continue et la confiance du peuple. Le « China First » ne peut être assuré par la seule politique ; il doit également gagner la confiance de ceux qu’il est en fin de compte destiné à servir.
Au final, le succès de cette stratégie sera jugé à l’aune d’un seul critère : sa capacité à répondre aux attentes des 1,4 milliard de Chinois pour lesquels elle a été conçue, qui aspirent à une vie meilleure.
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France





