Avec un dossier qui pourrait s’élever jusqu’à 200 milliards de dollars, le banquier français Matthieu Pigasse a été nommé par Caracas pour prendre la tête d’une équipe de Centerview chargée de restructurer la dette vénézuélienne.

Un banquier français va voler au secours de l’économie vénézuélienne ? La restructuration de la dette vénézuélienne, convoitée par plusieurs banques, est finalement tombée entre les mains du banquier français Matthieu Pigasse, considéré comme un banquier « socialiste » français, qui dirige à la banque américaine Centerview Partners, à Paris, une équipe spécialisée. Le Venezuela avait déjà annoncé le 13 mai dernier qu’un processus de restructuration globale était en cours, et que le gouvernement avait désigné Centerview pour l’accompagner. Le Wall Street Journal puis, en France, Le Monde, ont annoncé cette semaine que c’était bien l’équipe de Matthieu Pigasse qui était en charge du contrat.

L’investisseur français devrait ainsi diriger « l’une des plus grandes restructurations de dette de tous les temps », pour une opération « comparable au sauvetage de l’économie grecque », survenue il y a une dizaine d’années, rapporte notamment le Wall Street Journal. Le défi est de taille pour une structure comme Centerview, qui n’a jamais pris en charge une restructuration de dette souveraine d’une telle ampleur. La dette vénézuélienne s’élève à plus de 150 milliards de dollars, selon Reuters, et pourrait atteindre environ 170 à 200 milliards de dollars selon le périmètre retenu. Centerview est un acteur assez récent dans ce domaine des restructurations de dettes souveraines. La banque indépendante s’est renforcée ces dernières années en parvenant notamment à récupérer des talents chez son concurrent Lazard.

« Je connais et j’ai travaillé avec Delcy Rodríguez »

L’équipe qui sera en mesure de restructurer la dette et de conseiller le gouvernement vénézuélien est constituée d’Hamouda Chekir, partenaire de Centerview, ainsi que de Charles Albinet. Avec Matthieu Pigasse, tous trois travaillaient auparavant pour la banque Lazard. Un vrai coup de maître pour le banquier français, étant donné que pour ce contrat, il était en concurrence avec plusieurs autres banques. Les structures financières Lazard, Rothschild et Centerview étaient citées autour de ce dossier, qui a pour objectif de restructurer une dette estimée à plus de 150 milliards de dollars. Les banquiers d’affaires touchent généralement pour ce genre de contrat des commissions pouvant atteindre plusieurs millions d’euros.

Le Wall Street Journal et Le Monde s’interrogent notamment sur cette préférence qui a été accordée à l’équipe de Matthieu Pigasse et pointent du doigt l’implication dans cette affaire d’un ancien envoyé spécial en Amérique latine de Donald Trump, Mauricio Claver-Carone. Depuis février, une délégation de dirigeants de la société américaine envoyée par Matthieu Pigasse a pu rencontrer à plusieurs reprises des responsables à Caracas, ont révélé trois sources à Reuters.

Du côté des équipes de Matthieu Pigasse, le banquier français n’en est pas à son premier coup d’essai. Avec son équipe, il a en effet déjà travaillé sur plusieurs dossiers de dette souveraine, notamment en Argentine, en Grèce, en Ukraine, en Équateur ou encore en Côte d’Ivoire. Dans les années 2010, il a également mené des missions de conseil au Venezuela auprès d’anciens dirigeants du pays, comme Hugo Chávez et Nicolás Maduro. Ce dernier a été écarté du pouvoir après une opération menée par les États-Unis en janvier 2026, selon les éléments rapportés par plusieurs médias américains, tandis que Delcy Rodríguez assure depuis l’intérim à Caracas.

« Je connais et j’ai travaillé avec Delcy Rodriguez », l’actuelle présidente par intérim, « depuis quinze ans », a souligné Matthieu Pigasse. « Nous sommes fiers d’accompagner le Venezuela dans cette étape décisive, de l’aider à retrouver sa souveraineté économique, d’alléger le fardeau de la dette publique qui pèse sur sa population et de renouer avec la croissance. C’est le sens même de ce métier tel que je le conçois », s’est-il réjoui.

Centerview a été retenue par Caracas, selon un porte-parole de la banque d’affaires américaine, « parce que notre équipe est composée de leaders mondiaux, avec une expérience unique dans les plus grandes restructurations de dette souveraine et sans conflits d’intérêt », a-t-il estimé.

Réintégrer le Venezuela dans l’économie mondiale

La banque d’investissement Centerview a pris comme priorité, selon l’entourage de l’investisseur français, celle de la rapidité dans l’étude du dossier, avec une présentation aux créanciers du cadre macroéconomique du Venezuela et de l’analyse de soutenabilité de la dette dès le mois de juin. Centerview affirme vouloir réintégrer le Venezuela dans l’économie mondiale. D’ici la fin de l’année 2026 ou, plus probablement, courant 2027, la banque américaine espère parvenir à un accord de restructuration avec les créanciers. Reuters évoque plutôt un accord attendu d’ici fin 2027.

La dette du Venezuela est en grande majorité composée d’obligations cotées aux États-Unis, ainsi que de dette bilatérale qui concerne notamment la Chine et la Russie. La dette vénézuélienne comprend également des engagements auprès d’organisations internationales, comme la Banque interaméricaine de développement, la CAF, ainsi que de la dette privée.

Par le biais de son équipe parisienne, Centerview devra désormais réussir à convaincre les créanciers de supprimer une partie de la dette vénézuélienne. Même si le pays est riche en pétrole, son économie souffre énormément depuis la violente crise économique déclenchée en 2014 et à cause des sanctions américaines appliquées depuis 2017.

Un millionnaire proche de la gauche

Les obligations vénézuéliennes se positionnent actuellement aux environs de 40 % de leur valeur, ce qui traduit de la part des marchés l’anticipation d’un effacement important de la dette. Avant cela, la Grèce ou encore l’Argentine avaient connu des restructurations très lourdes, avec des pertes importantes pour les créanciers.

Âgé de 58 ans, Matthieu Pigasse est un banquier d’affaires et un ancien fonctionnaire proche de la gauche, après avoir entamé sa carrière dans les cabinets des ministres des Finances socialistes Dominique Strauss-Kahn puis Laurent Fabius. Il a par le passé soutenu le Parti socialiste et s’est positionné contre les actions du gouvernement d’extrême droite israélien, pourtant allié des États-Unis.

Matthieu Pigasse a rejoint Lazard en 2002, avant de quitter la banque en 2019 puis d’entrer chez Centerview en 2020. L’homme d’affaires, qui se proclame hostile au RN, s’est lancé ces dernières années dans une course aux médias pour contrer l’influence de figures comme Vincent Bolloré dans le paysage culturel et médiatique français. Il détient notamment Les Inrockuptibles et Radio Nova. Cette dernière a connu une progression notable de ses audiences, même si elle reste très loin des grandes radios généralistes comme France Inter, RTL ou Europe 1.

Matthieu Pigasse est aussi cofondateur et actionnaire, aux côtés du milliardaire qui détient le réseau Free, Xavier Niel, de Mediawan, l’un des leaders européens dans la production audiovisuelle. Il est aussi membre du conseil de surveillance du groupe Le Monde, mais, depuis 2021, il n’assiste plus au conseil, même s’il y possède encore un siège.