Le 30 mai dernier, Taylor Swift a partagé une lettre à ses fans du monde entier, leur annonçant avoir enfin réussi à racheter la totalité des droits de ses premiers albums après des années de négociation. Les droits en question (dont ceux des succès internationaux Fearless, Red et 1989) avaient été acquis par un magnat de la musique en juin 2019 sans l’accord de la chanteuse. Si son équipe d’avocats n’était pas parvenue à bloquer la vente, Taylor Swift avait l’ascendant aux yeux du grand public, alertant sur l’immoralité de cette transaction. Après des années de bataille, elle a donc réussi l’inimaginable dans l’industrie de la musique aux États-Unis.
Son combat s’ inscrit en effet dans une lutte plus vaste pour défendre les droits des artistes. En l’état, les subtilités des publications, des licences et des droits de propriété des œuvres sont complexes, mais le rôle de l’opinion publique est non négligeable. Aux États-Unis, l’histoire de la musique populaire démontre qu’un artiste non signé, qui négocie avec une maison de disques, peut avoir plus ou moins de poids en fonction de sa classe sociale, de son origine ethnique et de son genre. Dans les faits, très peu d’artistes ont atteint le niveau de popularité et de rentabilité de Taylor Swift, mais en se faisant porte-parole de ce sujet, elle a permis de le remettre sur le devant de la scène.
Aux États-Unis, la protection des droits d’auteur des « artistes et inventeurs » est inscrite dans la Constitution, ce qui souligne bien l’importance de la créativité et de l’innovation aux yeux de ses rédacteurs. En 1790, le Congrès a adopté le premier Copyright Act, protégeant les « livres, cartes et graphiques » et donnant à leurs auteurs le droit unique de tirer des bénéfices de leur vente pendant une durée limitée, passée laquelle les œuvres tombent dans le domaine public. Par la suite, en 1802, le Congrès a ajouté les nouvelles technologies de l’impression et des supports visuels à la liste. Pour autant, les partitions, qui existaient pourtant depuis des siècles, n’y ont été inscrites qu’en 1831.
À vrai dire, la musique générant des revenus était à peine protégée aux prémices des États-Unis. C’est dans les années 1840 que les choses commencent à changer : Stephen Foster, un compositeur d’une vingtaine d’années, compose le titre Oh! Susanna, qui devient un succès sans précédent. Plus de 100 000 copies sont vendues dans plusieurs éditions, mais le jeune musicien, n’ayant pas protégé correctement ses intérêts, tire très peu de bénéfices de sa chanson. Malgré des contrats équitables et favorables tout au long de sa carrière, Stephen Foster n’a jamais appris à capitaliser sur le succès public de ses titres et meurt sans le sou en 1864.
Aux États-Unis, la popularité des chansons de Stephen Foster ouvre alors une nouvelle voie : il est désormais possible de tirer des bénéfices de la musique, et les maisons de disques constatent que les auteurs-compositeurs peuvent en profiter. Au début du XXe siècle, Tin Pan Alley est la première industrie de musique professionnelle outre-Atlantique, et les compositeurs et auteurs sont petit à petit écartés du secteur de la musique, même s’ils parviennent à en vivre. Des maisons de disque, des éditeurs, des avocats et des agents, ainsi que d’autres professionnels, prennent en main la paperasse et les finances de l’industrie de la musique. Si certains compositeurs, comme Irving Berlin, se forment pour comprendre le secteur, ce n’est pas le cas de tous, bien au contraire.
Prenons par exemple la carrière de Woody Guthrie, un contemporain de Stephen Foster. N’ayant pas accès à un accompagnement de l’industrie musicale comme en bénéficient des artistes plus populaires, il se tourne vers la bibliothèque municipale de sa ville. En 1937, il cherche par lui-même comment faire une demande d’enregistrement de droits d’auteur et envoie les documents nécessaires, accompagnés d’un dollar pour enregistrer son titre California!. Il en profite même pour demander au bureau de droits d’auteur de lui envoyer des conseils concernant les meilleures pratiques d’enregistrement. L’autorité lui transmet rapidement un certificat officiel d’enregistrement de sa chanson, ainsi que plusieurs formulaires de demande vierge et des instructions pour optimiser ses prochaines demandes.
Pour Woody Guthrie, le processus est long. En raison de son succès fulgurant et de sa production prolifique, une grande partie du catalogue du chanteur n’est pas correctement enregistrée ou gérée. La demande de droits d’auteur sur son titre le plus célèbre, This Land is Your Land, est d’ailleurs contestée par des artistes et créateurs qui tentent de se réapproprier la chanson. Ainsi, plutôt que de maximiser la rentabilité du morceau, les héritiers du chanteur ont utilisé les droits d’auteur principalement pour le tenir à l’écart de la publicité ou des intérêts politiques en opposition directe avec les opinions de Woody Guthrie. En effet, la question clé de l’éthique des droits d’auteur, en musique comme dans de nombreux autres domaines, ne dicte pas uniquement les droits qui sont accordés, mais aussi la capacité d’utiliser les morceaux.
Au cours du XXe siècle, de nombreux artistes comme Chuck Berry ou John Fogerty ont cédé leurs droits au début de leur carrière, passant à côté d’une opportunité financière une fois leur succès installé. Dans les faits, pour de nombreux chanteurs, la signature de conditions défavorables est souvent la seule solution pour se faire une place dans l’industrie musicale. John Fogerty a notamment été attaqué en justice par son ancien label et par les anciens membres de son groupe en 1972, l’accusant de produire de la musique trop similaire à celle du groupe, alors séparé. À 80 ans, il a récemment annoncé qu’il comptait réenregistrer un album avec ses plus grands tubes, une technique rappelant la stratégie éprouvée de Taylor Swift.
Mais avant ce coup de maître de la superstar américaine, Prince est sans doute celui qui a le mieux réussi à utiliser son influence culturelle pour tirer profit de ses droits. En effet, lorsque Warner lui demande de changer de nom d’artiste, l’artiste choisit d’adopter comme nom de scène un symbole imprononçable jusqu’à la fin de son contrat avec le label, en 2000. On y retrouve un parallèle avec le cas de Taylor Swift, qui a pu compter sur ses relations publiques plutôt que sur des contentieux pour récupérer ses droits.
Inspirée par une publication virale de Kelly Clarkson sur les réseaux sociaux, Taylor Swift a ainsi commencé le réenregistrement de ses albums en novembre 2020. Notons que cette stratégie a fonctionné uniquement car elle a su pousser ses fans à se tourner vers les versions réenregistrées (intitulées « Taylor’s Version ») sur les plateformes de streaming, et même à racheter les nouveaux albums en CD, cassettes et vinyles. Sa stratégie reposait sur du contenu exclusif dans les albums physiques, entre autres, mais les Swifties ont dépassé toutes ses espérances, une prouesse difficilement explicable par le marketing uniquement.
La bataille de Taylor Swift pour récupérer les droits de ses masters (les premiers enregistrements) a ainsi permis de replacer ce sujet au cœur de la conversation dans la culture populaire. La chanteuse est également venue chambouler le mythe de l’artiste en difficulté, doué en création mais pas en stratégie commerciale. Depuis, la gestion de sa carrière est un véritable modèle dans la lutte pour réduire les inefficacités structurelles des droits et de la diffusion dans l’industrie musicale, mais aussi pour encourager le partage des plus-values avec les labels et pour donner plus de contrôle aux artistes concernant leur travail créatif. Une fois les anciens albums de Taylor Swift presque tous réenregistrés, certaines maisons de disque ont d’ailleurs tenté de modifier leurs futurs contrats pour éviter de se retrouver dans la même situation. C’est sans compter sur les artistes inspirés par la petite fille chérie de l’Amérique, qui ont désormais conscience de leur valeur.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde Pace
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