Je reviens de Dublin où, dans le cadre de la présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne, ministres, chercheurs, associations, autorités de régulation et acteurs du numérique se sont réunis pour réfléchir à un défi majeur : comment faire vivre les droits de l’enfant à l’heure des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle et des grandes plateformes numériques ?
Cette conférence a été un moment important de dialogue européen. Elle a notamment permis d’ouvrir un espace de consultation inédit, en donnant toute leur place aux expertises, aux acteurs de terrain et à la parole des enfants eux-mêmes. La présidence irlandaise a aujourd’hui une occasion unique : celle de transformer cette dynamique en véritable élan politique européen.
Car derrière nos échanges sur la majorité numérique, la protection des mineurs en ligne, la participation des enfants aux décisions publiques ou encore la responsabilité des entreprises technologiques, une même question s’est imposée : quelle place accordons-nous réellement aux enfants dans nos démocraties ?
Les démocraties occidentales aiment parler des enfants. En revanche, elles parlent beaucoup moins avec eux
Nous débattons de leur santé mentale, de leur sécurité en ligne, de leur réussite scolaire ou du climat dans lequel ils grandiront. Nous multiplions les stratégies, les lois et les plans d’action. Pourtant, au moment où ces décisions sont prises, ceux qu’elles concernent en premier restent absents de la table.
Les enfants sont devenus les objets de nos politiques publiques. Ils n’en sont toujours pas les sujets. Cette contradiction n’est pas seulement un défaut de méthode. C’est une faiblesse démocratique.
Pendant longtemps, nous avons considéré les enfants comme des citoyens « en devenir ». C’est une erreur. Les enfants ne sont pas seulement les citoyens de demain : ils sont les citoyens d’aujourd’hui. Ils vivent déjà les conséquences de nos décisions. Ils expérimentent déjà les réussites comme les échecs de nos politiques publiques.
Les écouter ne signifie pas leur abandonner la décision. Gouverner demeure la responsabilité des adultes. Mais gouverner ne peut plus signifier décider sans ceux qui vivent concrètement les effets de nos choix.
Cette exigence apparaît avec une force particulière dans l’univers numérique.
Les réseaux sociaux ont profondément transformé l’enfance. Ils offrent des espaces extraordinaires de découverte, de création et de sociabilité. Mais ils exposent aussi les plus jeunes au harcèlement, à des contenus inadaptés ou violents, à des mécanismes de captation de l’attention et à des modèles économiques qui ne sont pas toujours conçus en fonction de leurs besoins et de leur développement.
Pendant des années, nous avons demandé aux enfants de s’adapter à des plateformes qui n’avaient jamais été pensées pour eux.
Nous avons demandé aux familles de surveiller attentivement, aux enseignants de prévenir davantage, aux adolescents d’être plus prudents. Comme si la responsabilité reposait d’abord sur eux. Cette logique atteint aujourd’hui ses limites.
C’est pourquoi la France a décidé de légiférer sur la majorité numérique. Mais cette action ne prendra tout son sens que si elle s’accompagne d’une transformation plus profonde. Nous devons passer d’une logique de réparation à une logique de conception.
Les plateformes numériques devraient être pensées, dès leur développement, en intégrant pleinement l’intérêt supérieur de l’enfant. C’est le sens du principe de « Safe Child by Design » que je souhaite porter au niveau européen.
Nous avons demandé aux entreprises d’intégrer la protection des données personnelles dès la conception de leurs services. Pourquoi ne leur demanderions-nous pas d’intégrer également les droits et les besoins de l’enfant ?
Des paramètres protecteurs par défaut. Une exposition limitée aux contenus les plus nocifs. Des mécanismes qui réduisent les risques d’addiction plutôt que de les exploiter. Une conception adaptée à l’âge des utilisateurs.
Il ne s’agit pas d’opposer innovation et protection.
L’Europe a souvent démontré qu’elle savait transformer des exigences éthiques en standards internationaux. Le RGPD en est la preuve. Elle peut aujourd’hui faire de la protection des enfants le prochain grand standard européen.
La présidence irlandaise a les clés en main pour faire avancer cette ambition. En s’appuyant sur les échanges engagés à Dublin, elle peut contribuer à fédérer les États membres autour d’une vision commune : une Europe qui ne se contente pas de protéger les enfants, mais qui construit ses politiques avec eux et pour eux.
Mais notre responsabilité va au-delà du numérique.
Nous avons appris à mesurer l’impact environnemental de nos décisions. Nous évaluons leur coût budgétaire, leurs effets économiques, leur impact social.
Pourquoi ne mesurerions-nous pas aussi leur impact sur les enfants ?
Chaque réforme, chaque loi, chaque politique publique, chaque innovation devrait répondre à une question simple : qu’est-ce que cette décision changera dans la vie d’un enfant ?
Le rendra-t-elle davantage protégé ? Plus autonome ? Plus libre ? En meilleure santé ? Plus écouté ?
Je souhaite que l’Union européenne se dote d’un véritable indicateur d’impact sur l’enfance. Non pour ajouter une nouvelle contrainte administrative, mais pour nous obliger collectivement à regarder nos décisions depuis la hauteur d’un enfant.
Car une société qui ne mesure jamais les conséquences de ses choix sur les enfants construit son avenir à l’aveugle.
Enfin, nous devons sortir d’une démocratie de la consultation pour entrer pleinement dans une démocratie de la participation.
Nous organisons parfois des consultations de jeunes. Nous recueillons leur parole. Nous publions des rapports.
Mais savons-nous toujours leur dire ce que cette parole a changé ?
La participation n’est pas un exercice de communication. Elle est un principe démocratique.
La consultation menée dans le cadre de cette conférence à Dublin montre pourtant une voie possible : lorsque nous créons les espaces pour écouter les enfants, ils apportent une expertise précieuse sur les réalités qu’ils vivent. À nous désormais de transformer cette écoute en décisions concrètes.
Écouter un enfant, c’est accepter que son expérience améliore nos choix. C’est reconnaître que l’on a le droit d’être jeune et d’être acteur. La manière dont une démocratie traite ses enfants dit toujours quelque chose de la manière dont elle conçoit sa propre nation, son contrat social. Une démocratie véritable ne protège pas seulement les enfants. Elle leur fait une place.
Parce que au fond, les enfants ne demandent pas que nous leur cédions le pouvoir. Ils nous demandent simplement que, lorsque nous décidons de leur avenir, nous cessions enfin de le faire sans eux.
TIME Idées accueille les plus grandes voix mondiales, qui commentent l’actualité, la société et la culture. Nous acceptons les contributions externes. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des rédacteurs de TIME.






