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Une apologie de la lecture

Jen Benka est la directrice générale du Literary Arts Fund aux États-Unis.
Crédit photo : Gülfer ERGİN | Unsplash
Récemment, lors d’une réunion de famille, un proche m’a confié qu’il ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il avait lu un livre. Pas même un livre audio. Il n’en avait pas honte, il ne se vantait pas. Il n’était simplement pas intéressé, comme un type de cuisine qui ne lui plairait pas où un endroit qu’il ne comptait pas visiter.

Et il n’est pas le seul dans ce cas. D’après la dernière enquête du National Endowment for the Arts (NEA), aux États-Unis, plus de 62 % des personnes déclarent ne pas avoir lu de roman ou de nouvelle dans l’année passée. C’est le chiffre le plus élevé depuis le début des enquêtes annuelles, qui existe depuis 30 ans. À titre de comparaison, en France, en 2025, 63 % des Français avaient lu au moins 5 livres au cours des 12 derniers mois.

D’autres enquêtes signalent des résultats tout aussi inquiétants outre-Atlantique, notamment une étude de CBS News/YouGov, qui indique que les personnes aux États-Unis ont remplacé la lecture par les réseaux sociaux et les jeux vidéo. Une autre enquête de l’université de Floride et de l’University College London conclut que seuls 16 % des États-Uniens lisent quotidiennement pour le plaisir, une baisse de 40 % en 20 ans.

Cette baisse de la lecture a été si constante que Sunil Iyengar, directeur de la recherche et de l’analyse au NEA, a déclaré : « En l’absence d’actions concertées […] pour endiguer le déclin de la lecture, les enquêtes historiques sur le sujet n’ont plus d’intérêt. »

Soyons clairs, lorsqu’un chercheur est sur le point d’abandonner son domaine d’étude parce que les données deviennent statistiquement non significatives, c’est un indicateur de crise : celle de la diminution du nombre de lecteurs. Autrement dit, la plupart des États-Uniens ne bénéficient pas des bienfaits que procure la lecture.

De prime abord, la lecture est une forme de loisir qui diminue le stress, pratique et gratuite grâce aux bibliothèques municipales. Par ailleurs, une bonne histoire peut transporter les lecteurs dans un autre lieu, à une autre époque, dans une autre culture ou un autre univers. Entre les pages d’un livre se cache une aventure unique et participative, qui constitue un excellent exercice pour notre cerveau. Lorsque nous lisons ou écoutons un livre, nous donnons vie à l’univers de l’auteur dans notre tête, nous suivons l’intrigue, nous renforçons notre capacité d’attention (qui chute de manière alarmante), nous stimulons notre mémoire et nous renforçons notre santé mentale grâce à des personnages et des récits qui nous accompagnent dans ce que certains appellent « l’épidémie de solitude » du XXIe siècle.

La culture de la lecture implique également des opportunités sociales authentiques : les clubs de lecture et groupes de discussion, les reading party silencieuses, les festivals littéraires, les conférences d’auteur et les dédicaces dans les librairies de quartier.

Mais surtout, un facteur critique en ce moment : la lecture ou l’écoute de livres fait du bien à notre cœur. C’est le complément émotionnel aux faits que nous fournit le travail journalistique. Nous avons besoin de ces deux types d’informations pour comprendre le contexte dans lequel nous vivons et prendre pleinement part à nos communautés et à la vie civique.

Le fait de découvrir les histoires des uns et des autres (ce que nous avons vécu, nos objectifs et nos réussites) nous permet d’être plus empathiques, ce qui, en retour, stimule notre sentiment d’appartenance et notre capacité à résoudre des problèmes. Après tout, être en vie est un acte à la fois personnel et collectif. Notre survie individuelle dépend de notre capacité à collaborer et à coexister.

Dès lors, la question principale qui se pose est la suivante : si les livres tissent des liens et sont aussi bénéfiques à notre santé et à nos communautés, et par extension à notre pays, pourquoi sommes-nous aussi nombreux à avoir négligé la lecture ? Les principales causes identifiées sont les suivantes : le temps que nous consacrons aux réseaux sociaux, le peu de temps disponible pour les loisirs personnels en raison des pressions économiques, le changement des programmes scolaires avec des livres plus courts, les campagnes politiques (notamment aux États-Unis) visant à limiter l’accès aux livres.

Les défis auxquels est confrontée la lecture sont de taille, mais il faut tout de même signaler une bonne nouvelle : de nombreuses personnes continuent de soutenir la nécessité des livres dans nos vies, qu’ils s’agisse d’auteurs, d’éditeurs, de professeurs, de libraires et des associations qui développent une audience pour les livres, garantissent la présence d’un large spectre de voix et d’idées sur le marché et font la promotion de l’importance de la lecture. Bien entendu, certaines célébrités, comme Dua Lipa ou Oprah Winfrey, utilisent également leur plateforme pour encourager la lecture parmi leurs millions de followers.

Chacun de nous a par ailleurs un rôle critique à jouer pour assurer la place de la littérature dans la culture. Enrayer le déclin conséquent de la lecture n’est pas un enjeu pour les générations suivantes, il nous incombe dès aujourd’hui. Et le défi est de taille : il s’agit d’empêcher l’une de nos technologies les plus efficaces pour préserver et stimuler l’intelligence humaine d’être remisée sur les étagères poussiéreuses de l’histoire.

Nous savons par où commencer : en utilisant moins nos téléphones et en nous offrant du temps pour lire tous les jours à la place. Vous pouvez également assister à des rencontres avec des auteurs dans votre librairie de quartier, soutenir votre bibliothèque municipale ou encore partager la joie de la lecture avec vos proches.

N’hésitez pas non plus à encourager les petits pas. Les personnes qui ne lisent pas peuvent envisager de s’abonner à l’un des services (gratuits ou peu coûteux) qui proposent un poème par jour ou une nouvelle par mois, ou encore à une newsletter qui partage des extraits de nouvelles œuvres traduites.

Vous pouvez également vous définir un objectif, par exemple : lire ou écouter un roman ou une œuvre de non-fiction par saison. Pour trouver des inspirations de lecture, tournez-vous vers votre libraire indépendant ou votre bibliothèque municipale, qui sauront vous conseiller, ou encore sur des sites de critiques en ligne, comme Bookshop.org.

Ensemble, nous pouvons perpétuer la tradition vivante de la lecture. Car ne l’oublions pas : c’est nous qui écrivons l’avenir.

TIME Idées accueille les plus grandes voix mondiales, qui commentent l’actualité, la société et la culture. Nous acceptons les contributions externes. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des rédacteurs de TIME.

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