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De la vapeur aux serveurs : ce que le volontarisme du Second Empire éclaire à l’âge de l’IA

Président de la Fondation Galilé et co-auteur, avec Olivier Pastré, de Napoléon III, l’incompris paru chez Odile Jacob (mai 2025).
De la vapeur aux serveurs : ce que le volontarisme du Second Empire éclaire à l’âge de l’IA
De la vapeur aux serveurs : ce que le volontarisme du Second Empire éclaire à l’âge de l’IA
À l’heure où l’intelligence artificielle redéfinit les rapports de puissance, la France aurait tort de n’y voir qu’une révolution logicielle. À l’image du Second Empire, qui avait compris que la vapeur exigeait des rails, du crédit et une vision d’ensemble, l’IA impose aujourd’hui de bâtir une véritable infrastructure nationale : calcul, énergie, données, formation et accompagnement des entreprises.

Le Second Empire n’a pas seulement aimé le progrès : il l’a charpenté. Il a compris qu’une révolution technique n’avance jamais seule. À la machine à vapeur, il fallut des rails, des banques, des concessions, des ports, des villes transformées, un crédit long, un État capable d’ordonner des intérêts privés autour d’un dessein public. Entre 1850 et 1870, le réseau ferré passe de 3 600 à 23 300 kilomètres ; le Crédit foncier, le Crédit mobilier, puis le CIC, le Crédit lyonnais et la Société générale donnent à l’économie française les organes financiers qui manquaient à son essor. Le progrès ne fut pas une illumination : ce fut une infrastructure.

C’est précisément ce que l’âge de l’IA nous oblige à retrouver. Nos grandes infrastructures ne sont plus d’abord des gares et des boulevards ; ce sont des centres de données, des capacités de calcul, des nuages industriels, une énergie abondante et décarbonée, des jeux de données fiables, des standards de partage, des filières de formation.

Si l’infrastructure du XIXe siècle était visible, territoriale, relativement cartographiable, celle de l’IA est plus fuyante : elle dépend de chaînes de valeur mondiales, de quelques géants du cloud, d’un accès aux semi-conducteurs et d’une concentration du calcul que l’État français, à lui seul, ne maîtrise pas. La Direction générale du Trésor le dit sobrement : la France ne dispose pas d’acteurs capables de rivaliser à l’échelle des leaders mondiaux du cloud et des puces ; quant aux données d’entraînement, elles sont massivement dominées par l’anglais. On ne “haussmannise” donc pas l’IA comme on perçait une avenue. L’État stratège reste nécessaire, mais il ne peut plus être souverain par simple volonté administrative.

Napoléon III éclaire la méthode : investir, structurer, planifier. Mais il ne nous lègue pas la solution clé en main à un monde régi par Nvidia, les hyperscalers et la géopolitique des dépendances numériques. Il faut retrouver notre volontarisme infrastructurel. L’IA est une question d’armature nationale.

Faire passer les PME à l’échelle de l’IA

Pourquoi ne pas créer une agence de transition IA des PME et des territoires ? dotée d’un fonds dédié, cofinancée par l’État, les régions et Bpifrance, et organisée comme un réseau d’exécution plutôt que comme une chapelle administrative de plus. Sa mission serait double : financer l’équipement concret (données, calcul, cybersécurité, intégration métier) et déployer, département par département, un accompagnement humain de la transition. Autrement dit : faire pour les PME ce que les grandes compagnies concessionnaires et les banques d’équipement firent jadis pour le rail : non pas remplacer l’initiative privée, mais la rendre enfin capable d’échelle.

La plus décisive des infrastructures est désormais la compétence. Là encore, le pays avance, mais à pas comptés : les parcours Pix consacrés à l’IA sont devenus obligatoires depuis janvier 2026 pour les élèves de 4e, de 2de et de 1re année de CAP. C’est un début raisonnable. Ce n’est pas encore une ambition historique. Une nation qui veut tenir son rang à l’âge de l’IA ne forme pas seulement quelques spécialistes ; elle construit une culture générale technologique, depuis l’école jusqu’à l’entreprise, depuis les agents publics jusqu’aux salariés appelés à changer de métier.

Le Second Empire nous enseigne donc encore ceci : sans investissement patient, sans État organisateur, sans vision du temps long, il n’y a pas de modernisation sérieuse. Mais il nous enseigne aussi, par contraste, notre difficulté nouvelle : à l’âge de l’IA, l’infrastructure est moins monumentale, plus diffuse, plus privée, plus mondiale, donc plus difficile à gouverner.

La vapeur demandait des rails. L’intelligence artificielle exige des données, des mégawatts, du calcul, des écoles, des chaînes industrielles et une doctrine. Un pays qui ne bâtit pas cela n’entre pas dans l’avenir : il y sous-traite sa place.

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