J’arrive à Lille un matin, comme des dizaines de matins en quinze ans de mannequinat. Shooting pour une marque iconique du prêt-à-porter français. Sur place, une équipe réduite : un photographe et une styliste, fidèles à la maison depuis plus de dix ans. Ils me regardent, un peu gênés. « Tu es au courant ? Aujourd’hui, pas de maquillage, pas de coiffure… ton visage sera remplacé par une IA. »

Non, je n’étais pas au courant. Si je l’avais été, je ne serais jamais venue. On m’explique : je vais poser, comme d’habitude, avec les vêtements. Mais chaque centimètre carré de ma peau sera effacé et régénéré par une intelligence artificielle. On ne gardera que ma silhouette, humaine et en mouvement, pour porter les pièces de façon naturelle. Le photographe et la styliste me demandent de rester afin de raconter ce qui se joue. D’alerter. Je reste. J’enchaîne : face, profil, dos. Sans conviction. Ça sent la fin.

Pourquoi une grande marque française décide-t-elle d’effacer les visages de ses mannequins ? Par appât du gain. Pour ne plus payer plusieurs personnes. Une silhouette suffit : on change sa peau, ses cheveux et ses traits. Et surtout, plus de droits à l’image.
Un mannequin photo gagne sa vie de deux façons : un salaire à la journée et des droits à l’image, calculés selon la durée d’utilisation des photos, les supports ou encore les zones géographiques. Pendant des décennies, ces droits ont été le cœur de nos revenus, les fameuses années dorées du métier. Puis sont arrivés les réseaux sociaux. Les frontières ont disparu, les supports se sont multipliés et nous avons perdu le contrôle de la diffusion de nos images.

Toujours plus d’usages, toujours moins d’argent. L’IA achève le processus. Désormais, les photos peuvent être utilisées à l’infini, dans le temps comme dans l’espace, sans qu’aucun compte ne soit rendu à personne. Mais ce n’est pas qu’un problème de mannequins ! C’est tout un écosystème qui s’effondre.
Photographes, stylistes, maquilleurs, coiffeurs, retoucheurs, directeurs artistiques, graphistes : une équipe entière s’efface avec moi.
Cette même marque vient de publier une offre pour un poste de directeur IA. L’équipe avec laquelle j’avais travaillé sur ce même shooting m’a écrit quelques semaines plus tard…
On leur a annoncé l’arrêt complet de leurs prestations d’ici la fin de l’année. Mon shooting était un test. La suite sera 100 % synthétique. Les tarifs sont déjà cassés. D’ici quelques mois, quelques années tout au plus, faire travailler de vrais humains deviendra un luxe. Réservé aux maisons qui peuvent encore se le permettre. Pour tout le reste : des images générées et multipliées à l’infini.

 

Et la diversité, dans tout ça ?

On aurait pu espérer que l’IA libère enfin les imaginaires. Que plus de corps et de visages différents seraient représentés. Mais c’est exactement l’inverse qui se produit. Des chercheurs ont demandé à des générateurs d’images de produire des visages qualifiés « d’ordinaires » ou de « laids ». Les résultats restaient en moyenne plus séduisants que ceux de vrais mannequins.
L’IA ne sait pas faire de commun. Elle lisse et uniformise tout. Hier, nous nous comparions à des silhouettes hors normes mais humaines.
Demain, nous nous comparerons à des visages et des corps qui n’existent pas. Plus parfaits que parfaits. Sans pores, sans cernes et sans vie.
Ce jour-là à Lille, ce ne sont pas que les mannequins qui ont commencé à disparaître, c’est aussi l’idée même qu’une image puisse contenir une part de réel. Qu’elle ait été faite par des humains et grâce à leur propre créativité. Une marque qui choisit l’IA totale économise, certes, de l’argent. Mais elle décide que plus rien dans ce qu’elle montre n’a besoin d’avoir existé. Et à force de regarder des contenus déshumanisés, nous finirons peut-être par oublier le vrai visage de l’être humain.

 

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