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Inès Leonarduzzi : « À qui appartient réellement ce que je possède ? »

Inès Leonarduzzi est autrice et conseillère stratégique sur les enjeux technologiques, de cybersécurité et d’éthique numérique.
Inès Learnoduzzi crédit@DR

Ma grand-mère disait en tamazight : « Qui tient dans sa main les clés d’une maison la possède. » Cette phrase parlait moins de propriété que de responsabilité. Des siècles plus tôt, John Locke a formulé la même idée : on ne possède vraiment que ce dont on peut répondre. Ma grand-mère, analphabète, n’a jamais lu Locke.

Il fut un temps où posséder, acte tangible, engageait le corps et le geste. Puis le monde s’est fluidifié. Nos photos sont devenues des nuages, notre argent des lignes de code, nos identités des mots de passe. Nous n’avons presque rien perdu et pourtant, nous avons beaucoup cédé. La maîtrise d’abord, la responsabilité ensuite.

Quand la confiance devient abstraite

Dans la zone euro, près de 92 % de la masse monétaire n’existent que sous forme scripturale. Ni imprimée ni détenue physiquement, seulement inscrite sur les serveurs des banques. En pratique, notre argent n’est pas chez nous ; un modèle qui a longtemps fonctionné mais qui repose entièrement sur la confiance accordée à un intermédiaire.

Or depuis vingt ans, plus d’un millier de banques ont fait faillite dans le monde. En 2023, la chute de Silicon Valley Bank a rappelé que même les institutions perçues comme les plus solides peuvent vaciller en quelques jours. En 2008, cette abstraction devient brutale. Des millions de citoyens découvrent que ce qu’ils pensaient posséder peut leur échapper sans qu’ils aient leur mot à dire.

C’est dans ce contexte qu’émergent des tentatives pour redonner aux individus une prise directe sur ce qu’ils possèdent, en réaction à un sentiment de dépossession. Le livre blanc de Bitcoin, un document en ligne anonyme, fait une promesse simple : permettre l’échange de valeur sans demander la permission. Le Web3 est né.

En 2022, une Ukrainienne, fuyant son pays, a pu utiliser ses ressources parce qu’elle en détient elle-même les clés numériques alors que ses comptes bancaires étaient bloqués. Lors de la cession de son entreprise, un entrepreneur français conserve l’accès à ses fonds, évitant leur immobilisation par des intermédiaires tout en respectant ses obligations fiscales.

Mais très vite, on se trompe de débat. Fascinés par les bulles, les scandales et les faillites, on réduit cet univers à une sous-culture technophile tantôt lucrative, tantôt dangereuse. Pourtant, les crypto-actifs issus des technologies du Web3 sont désormais largement intégrés aux cadres financiers traditionnels. L’acte de détentiondirecte de ses actifs (plus couramment appelé self-custody) offre une liberté sans pareille, mais n’exclut pas la rigueur. Au contraire, elle en a besoin pour durer.

La responsabilité comme architecture

En Europe, la régulation MiCA envoie un signal. En encadrant strictement les intermédiaires, elle reconnaît la détention directe comme une possibilité légitime, exigeante, qui suppose des règles, des garde-fous et une responsabilité accrue. C’est précisément là que le débat devient intéressant. La crypto-sécurité n’est pas en rupture avec le système financier traditionnel, déjà largement automatisé, mais une proposition de protection robuste pensée pour répondre aux vulnérabilités contemporaines.

La philosophe Cynthia Fleury rappelle que la démocratie n’est jamais confortable. Elle est constamment une épreuve de responsabilité. Elle suppose des sujets capables de répondre de leurs choix comme de leurs renoncements ; capacité que nous perdons progressivement à mesure que l’IA nous incite à déléguer toujours plus.

La détention directe des actifs a parfois été présentée comme une promesse de liberté absolue. C’est une erreur. Elle n’a de sens que lorsqu’elle s’inscrit dans une architecture de responsabilité partagée. Sans règles, sans médiation, sans possibilité de récupération ou de contrôle collectif, elle cesse d’être un progrès. Le malentendu est là. On confond encore trop le fait de tout confier à un intermédiaire avec celui de participer activement à la gestion de ses actifs au sein d’un cadre collectif.

Souveraineté adulte

Car ce que pose réellement le Web3 est une question existentielle : que signifie posséder et décider, quand dans le même temps, nous perdons le contrôle de nos données et actifs ?
Hannah Arendt rappelle que la liberté n’existe que si l’on est en mesure d’agir et de répondre de nos actes sans se dissoudre dans des systèmes qui décident à notre place. À mesure que nous déléguons nos choix, nos biens et notre vigilance, nous perdons moins nos droits que la capacité même de les exercer. Là où le Web2 (l’internet tel que nous le connaissons) dilue la responsabilité, le Web3 remet au premier plan la charge de la vigilance, la possibilité de l’erreur et le poids de la décision.

Les organisations, elles, le savent. Aucun système sérieux ne repose sur la seule infaillibilité d’un individu. La sécurité n’est jamais une affaire de confiance mais d’architecture : responsabilités distribuées, contrôles croisés, procédures vérifiables, capacité de correction.

Dans un monde crypto-sécurisé, une banque collabore avec la détention directe des actifs cryptés de ses clients en sécurisant, traçant et auditant les usages sans détenir ces actifs. Elle monétise l’usage plutôt que la possession. Moins risqué, plus scalable. La crypto-sécurité n’est donc pas anti-banque. Elle incite au contraire les institutions à se repositionner, à passer de dépositaires exclusifs à garants et tiers de confiance. Ce qui m’appartient réellement, c’est ce dont je peux répondre. La détention directe, pilier de la crypto-sécurité, offre aujourd’hui un cadre sérieux pour cela. Ce qu’on nomme à tort révolution est en fait, simplement, une évolution.

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