Dans un village du nord de l’Espagne, Jeanne tente de reconstruire sa vie auprès de Daniel (Leonardo Sbaraglia), qui ignore tout de son passé. Lorsqu’un enfant disparaît, les soupçons se referment sur elle. Elle fuit alors vers la communauté dans laquelle elle a grandi, dirigée par Marc, gourou trouble et envoûtant incarné par un Denis Ménochet impressionnant. Commence alors un récit de traque, de manipulation et de survie, où le film bascule lentement dans le cauchemar psychologique.
Canet filme l’emprise sectaire avec une noirceur qui va crescendo, où la violence affleure sans cesse, physique autant que mentale. La mise en scène est élégante, crépusculaire. Les images de Benoît Debie enveloppent le récit d’une beauté presque irréelle, tandis que la musique de Yodelice installe un vertige qui ne se dissipe jamais tout à fait. On pense parfois à Ne le dis à personne, à cette même façon de faire monter la tension par accumulation, à ce même goût pour les atmosphères qui glissent doucement vers l’irréparable. Mais là où ce premier thriller reposait sur une mécanique narrative tendue comme un arc, Karma s’autorise davantage de méandres contemplatifs. C’est à la fois sa richesse et sa limite.
Karma au coeur de l’emprise
Au cœur du film, Marion Cotillard. Rarement l’actrice aura été filmée avec une telle attention. Canet scrute son visage comme si chaque silence contenait une histoire en creux. Elle donne à Jeanne une fragilité nerveuse et une résistance souterraine qui empêchent le personnage de n’être qu’une victime. Un rôle tout en retenue, mais traversé d’une intensité constante.
Face à elle, Denis Ménochet impose une présence qui déborde le cadre. Massif, imprévisible, il compose un gourou qui n’a jamais besoin de hausser la voix pour terroriser. Marc est aussi un prédateur d’enfants, et Ménochet porte cette dimension avec une économie de moyens d’autant plus glaçante : aucune monstruosité affichée, seulement une douceur faussement rassurante, qui enveloppe autant qu’elle étouffe. Ses crises surgissent alors comme des déchirures soudaines, révélant sous le vernis une violence animale. C’est dans cet écart entre séduction et brutalité que le personnage trouve toute son inquiétante vérité.

Karma parle évidemment d’emprise, mais aussi de ce qui vient après : la difficulté de se reconstruire lorsqu’on a été dépossédé de soi-même. Comment aimer encore lorsque la peur continue d’habiter le corps ? La relation entre Jeanne et Daniel apporte au récit une douceur inattendue, presque fragile, une respiration au milieu du chaos, sans jamais céder à la mièvrerie. C’est là que le film touche le plus juste : dans cette histoire de deux êtres cabossés qui avancent ensemble, lentement, vers quelque chose qui ressemble à la vie.
Le rythme reste néanmoins le point de friction du film, sans doute parce qu’il porte plusieurs ambitions à la fois. En voulant tenir ensemble le thriller, le film de secte, le drame intime et le récit de résilience, Karma se disperse parfois et étire certaines séquences au-delà de leur nécessité. Pourtant, lorsqu’il revient à l’essentiel, le film rappelle avec force ce que Canet sait faire de mieux : faire surgir l’angoisse des détails les plus anodins.
Malgré ses longueurs, Karma présenté hors compétition à Cannes demeure un thriller singulier, hanté par la violence des mécanismes d’embrigadement et traversé d’une profonde mélancolie. Il confirme aussi qu’entre Guillaume Canet et Marion Cotillard, le cinéma continue de produire quelque chose d’assez rare : une intensité qui dure.
En salles le 21 octobre.






