« 2026, l’année de l’adaptation climatique ». En arrivant à Singapour, on croirait halluciner, mais les radios répètent pourtant ce même message en boucle : « Passez à l’action pour vous protéger, vous et votre communauté. »

En comparaison, aux États-Unis, la classe politique semble avoir abandonné toute forme de communication visionnaire à propos du réchauffement climatique. Mais à Singapour, on croirait revenir dans le passé. Les chefs d’entreprise et responsables financiers ont publiquement évoqué leurs investissements pour réduire les émissions de carbone, les responsables gouvernementaux ont vanté les efforts des politiques climatiques et les scientifiques ont appelé à agir pour prévenir les pires effets de la hausse des températures mondiales.

Soudainement, on croirait apercevoir un futur possible. Des modèles de financement naissants, notamment les marchés du carbone, sont déployés pour financer la transition, contribuant à débloquer des investissements concrets dans les technologies propres. Par ailleurs, de nouvelles méthodes d’adaptation sont adoptées alors que les effets du réchauffement climatique transforment déjà les vies et les moyens de subsistance. Et surtout, plus question de faire la morale sur les changements climatiques. La conversation semble bien plus pragmatique de ce côté de la planète.

D’après Dilhan Pillay, PDG de Temasek Holdings, une société d’investissement publique basée à Singapour, qui a pris la parole pendant Ecosperity, la guerre du Golfe « plaide en faveur d’une plus grande sécurité énergétique, d’une plus grande résilience et d’une plus grande compétitivité stratégique à long terme ».

D’une certaine manière, Singapour (et toute sa région) a été contrainte d’adopter cette attitude plus proactive. L’influence climatique, notamment la hausse des températures et du niveau de la mer, frappe l’Asie du Sud-Est de plein fouet, tandis que la crise énergétique provoquée par la guerre en Iran a entraîné des pénuries de carburant dans la région. Malgré tout, l’approche de Singapour est également stratégique. Le pays est devenu la puissance économique qu’il est aujourd’hui grâce à des investissements et une planification stratégiques. Pendant que le reste du monde tergiverse sur la décarbonation, le climat actuel présente une autre occasion de dégager un avantage concurrentiel.

En effet, Singapour constitue un cas d’étude en matière d’économie climatique et énergétique pour de nombreuses raisons. À commencer par le fait qu’il s’agit de l’une des principales places de marché énergétiques de la planète, tout en produisant elle-même très peu d’énergie. L’État péninsulaire dépend par ailleurs grandement des biens importés, notamment la nourriture, une vulnérabilité particulièrement préoccupante au vu des conditions climatiques externes. En outre, Singapour souhaite devenir un pôle de datacenters, mais dans des conditions strictes la protégeant de certaines externalités qui ont entraîné des retours de manivelle ailleurs dans le monde.

Lors de la semaine de la conférence Ecosperity organisée en mai à Singapour, le plus frappant était toutefois l’importance accordée à l’innovation financière. Pour un hub financier mondial d’une telle ampleur, à l’influence telle dans toute l’Asie du Sud-Est, et qui héberge des institutions financières internationales, les projets durables et compatibles avec la transition énergétique font légion. Une évolution dont ne peuvent se vanter la majorité des grandes sociétés du secteur financier dans le reste du monde, qui semblent avoir relégué les initiatives environnementales au second plan.

Lors de la conférence, des investisseurs et financiers à la pointe de l’innovation financière ont évoqué l’importance de la décarbonation, notamment en se penchant sur le rôle majeur des marchés du carbone. Singapour a ainsi lancé une initiative visant à fixer des règles permettant de financer des crédits de carbone, afin de soutenir l’énergie propre et d’autres projets climatiques. L’État cherche également à jouer un rôle clé dans le développement et le déploiement du financement mixte, qui associe fonds publics et privés afin de propulser des projets et de réduire les risques pour les investisseurs. Dans la région, Temasek fait d’ailleurs office de chef de file, se concentrant sur les plateformes de démarrage afin d’investir dans des projets renouvelables en Asie du Sud-Est grâce à cette approche. L’objectif est de rendre finançable toute une série de projets « marginalement rentables ».

Si ces projets peuvent sembler rester à l’échelle régionale, et leur structure encore abstraite, ils n’en suscitent pas moins un espoir : celui de trouver la structure adaptée et de la déployer pour débloquer des projets dans toute l’Asie, puis dans le monde entier.

Autres facteurs cruciaux : la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, qui ont bouleversé l’économie et ont au passage propulsé les initiatives de ce type. En une nuit, le montant que les pays de la région étaient prêts à débourser pour assurer leur sécurité énergétique a grimpé en flèche, propulsant la viabilité des technologies propres dans leur sillage. Ravi Menon, ambassadeur de Singapour chargé de l’action climatique, explique :

« La sécurité énergétique et l’action climatique ne sont plus des domaines distincts. Ils ont convergé, mais cette convergence est très fragile. »

Le marché en Asie du Sud-Est reste en effet loin d’être parfait. L’utilisation du charbon y grimpe, du moins à court terme, pour pallier les pénuries d’autres carburants. Par ailleurs, lors de la conférence Ecosperity, Dilhan Pillay a profité de sa prise de parole pour révéler que Temasek n’atteindrait pas ses objectifs de réduction des émissions pour 2030.

Pour autant, la tendance globale reste celle d’une évolution vers des systèmes énergétiques mus par la nécessité. Il est facile de se voiler la face, comme aux États-Unis ou en Europe, où la politique complique les marchés de l’énergie. Mais Singapour nous apporte un rappel salutaire : le changement structurel est en chemin, même s’il prend son temps.