Les yeux rieurs et la verve intacte. Jean-Claude Darmon ne change pas, lui qui vient de fêter il y a quelques jours ses 84 ans, entouré de sa famille et de trois amis chanteurs de variété à succès avec lesquels il a fredonné au micro jusqu’à tard dans la soirée. « J’adore chanter, c’est ma passion, que voulez-vous », s’amuse celui qui a longtemps couru après le temps et qui savoure aujourd’hui de pouvoir réunir ses proches, lors de grandes tablées qui étirent les heures. « Avant, je me levais à 3 heures du matin pour prendre un avion à 5 heures puis revenir le soir-même, forcément vous loupez quelques moments en famille », confie le patriarche qui a conservé la tonicité de cette époque vécue à mille à l’heure où il révolutionnait l’économie du sport en immisçant la télévision et le marketing sur les pelouses..
Mais avant de côtoyer le gratin : artistes, footballeurs, politiques et tous ceux à qui il distille ses conseils « bénévolement » depuis qu’il est retiré des affaires, il faut se plonger dans l’histoire de Jean-Claude enfant qui cimentera Darmon, le futur argentier du football français, un pedigree qui lui colle à la peau.
Docker sur le port de Marseille
Débarqué à six ans à Marseille en provenance d’Oran en Algérie, Jean-Claude Darmon commence à gagner ses premiers salaires, « une misère », comme docker sur le port de Marseille quand il n’est pas porteur de pain de glace. Ses premiers francs servent surtout à aider ses parents, à la tête d’une famille de douze enfants. Il découvre le goût de l’effort et aussi une certaine forme d’injustice. « Il n’y avait que des types costauds. Pour un gamin de quinze ans au milieu de ces hommes, ce n’était pas simple à vivre car le pire boulot était laissé aux enfants », se remémore-t-il. L’argent pourrait naturellement devenir un moteur pour s’émanciper de la précarité. « C’est tout le contraire, à aucun moment de ma vie l’argent ne m’a motivé. Je cherchais la reconnaissance, j’avais envie d’exister, et il n’y avait pas beaucoup de moyens pour cela. Les seules qualités dont je disposais, c’était de savoir vendre et d’être courageux », confesse Darmon.
Qu’importe les diplômes, son bagou, l’instinct, les rencontres, sa capacité à flairer les coups lui permettront de tisser sa toile dans l’industrie du football dont il deviendra un personnage central par sa force de persuasion, et son appétit insatiable : « une victoire d’étape ne me suffisait pas, je voulais gagner le tour de France ».
Il propose d’abord des livres d’or aux clubs de football et de rugby, notamment à Nantes où il a l’oreille des dirigeants, puis fait germer l’idée d’insérer des encarts publicitaires autour de la pelouse, mis en avant par les caméras qui retransmettent les matchs du championnat.
La première rencontre diffusée par Canal+ en novembre 1984, Nantes – Monaco, met en lumière la patte Darmon qui s’en délecte en tribune.
Le tour est joué. Les autres clubs de l’élite font vite appel à ses services pour doper leur visibilité et les revenus associés.
« Il a créé un métier qui s’appelle Jean-Claude Darmon » Michel Denisot
Bernard Tapie, alors président de l’Olympique de Marseille, est l’un des seuls à lui barrer la route. « On voulait tous les deux conduire le véhicule mais un seul peut tenir le volant », concède Darmon à propos de l’entrepreneur avec qui il cultive autant de similitudes que d’antagonismes. « Il avait envie de tout, de tout avoir, et il a bien réussi au fil du temps », confie à TIME France, Michel Denisot qui lui reconnaît une capacité à convaincre sans égale.
En 1989, lorsque le journaliste reprend le club de Châteauroux en troisième division, il organise une réunion dans un golf de l’Indre entouré de chefs d’entreprises du coin pour leur vendre des loges.
Darmon débarque en hélicoptère sur le domaine au côté de Michel Hidalgo, sélectionneur de l’équipe de France. Effet garanti : « Il a fermé la porte, il est monté sur l’estrade et a dit « on sortira seulement quand tout sera vendu » et évidemment on a tout vendu », s’amuse encore Michel Denisot qui résume assez simplement la profession du spécimen : « Il a créé un métier qui s’appelle Jean-Claude Darmon ».
La période sonne comme le début d’un empire où l’homme se saisit vite de la nécessité de bien s’entourer. Il recrute cinq collaborateurs « en béton armé » qui passeront leur carrière à ses côtés : « Ils m’ont accompagné toute ma vie et ils ont eu raison car je les ai récompensés comme jamais ils auraient pu être récompensés dans une autre entreprise ».
Il faut dire que le business ne connaît pas la crise. Alors qu’il fait entrer son entreprise en Bourse en 1996, il affiche un chiffre d’affaires qui dépasse la barre des cent millions d’euros.
À deux ans d’une bascule qui le fera passer dans une nouvelle dimension, lui et sa société dont le cours de l’action va tripler « parce que je savais qu’on allait cartonner », fanfaronne-t-il.
Darmon, alors proche de l’équipe de France, prédit un succès des Bleus lors du mondial 98, tandis que la plupart des spécialistes sont sceptiques sur les chances du collectif emmené par Aimé Jacquet. « Au pire, ils seront finalistes, au mieux champions du monde », présage Darmon partout sur les plateaux télés.
Le nez creux, une fois de plus. Assez, pour obtenir une réplique de la Coupe du Monde à son nom. Apprécié par le vestiaire des Bleus, il permet à cette génération de tirer profit de tout l’engouement qu’elle génère dans le pays.
Lorsqu’il convoque les cadres comme Laurent Blanc, Didier Deschamps ou Zinédine Zidane pour évoquer les primes et les contrats de sponsoring, ils lui répondent avec dérision « ding ding, combien on va toucher ? », conscients de la capacité de l’homme à faire grimper leur business à mesure que leur cote monte en flèche. « On était en famille », se souvient Darmon, un brin nostalgique d’un football romantique, lui qui a tant vibré devant Pelé, Eusébio ou Beckenbauer, qui « jouait libéro comme un virtuose joue du piano ».
Les époques passent. En 2004, il revend ses parts de la société Sportfive qu’il a créée trois ans auparavant, de quoi s’assurer un train de vie confortable : « Je suis comme un boxeur poids lourd invaincu, je considère qu’il y a un temps pour tout. J’ai travaillé toute ma vie en pensant à la notoriété ».
Depuis, il gère sa fortune et celle de ses cinq enfants. « La retraite, cela n’existe pas pour moi », balaie tout de même celui qui s’astreint à lire chaque matin cinq journaux quotidiens et à partager son expertise à tout ce que Paris compte d’influents depuis son bureau parisien.
Il s’occupe également de son association, « Plus fort la vie », qui vient en aide aux enfants défavorisés. « Je ne peux pas vivre en regardant seulement mon nombril », jure celui qui cultive un certain goût de l’amitié. « J’ai pas mal de copains, mais les amis c’est différent », nuance-t-il depuis son bureau où les portraits des Delon, Belmondo, Ventura, tous compagnons de route d’un jour, tapissent les murs à la manière d’anges protecteurs.
De Johnny à Sarkozy, il devient l’intime des célébrités
Évidemment, dans ce cercle restreint, Johnny Hallyday, disparu en 2017, a une place à part. Le chanteur rencontré dans un restaurant vietnamien du 8e arrondissement parisien, a d’emblée été fasciné par le style de l’entrepreneur « Je revenais de Porto Cervo, je portais une veste verte Dolce & Gabbana en cachemire, un pantalon kaki, une chemise bleu ciel oxford et une cravate rayée. Johnny adorait ma veste, il l’a essayée puis a commencé à me piquer tout ce que je portais ».
C’est le début d’une idylle amicale qui durera près de quatre décennies durant lesquelles Darmon achètera ses vestes en double pour en offrir une à son ami plutôt que d’être dépouillé de ses achats. « Il ne l’a jamais su », plaisante-t-il aujourd’hui.
Il évoque aussi avec tendresse l’un de ses plus fidèles amis, Nicolas Sarkozy avec qui il ne rate pas une occasion de se rendre au Parc des Princes assister à une rencontre du Paris Saint-Germain, et raille au passage le traitement judiciaire auquel il est confronté.
« Je me reconnais en Jean-Claude, quand on arrive dans une pièce, il a envie qu’on le regarde. La discrétion n’est pas notre qualité première », dit de lui l’ancien président qui lui a remis la Légion d’honneur il y a trois ans. « Le plus grand moment de ma vie après la naissance de mes enfants », s’émeut Darmon, les yeux encore émerveillés que l’État lui ait accordé cette reconnaissance. Dans la foulée de la cérémonie, le gamin d’Oran s’est rendu sur la tombe de ses parents pour se recueillir et, enfin, leur dévoiler un premier diplôme.
L’Argentier, diffusé le 14 décembre en prime time sur Canal plus.





