On parle beaucoup des agriculteurs, moins des coopératives et des industriels. Comment la sécheresse les affecte-t-elle concrètement ?
Ce sont d’abord les agriculteurs qui prennent les coups. Moins de production, c’est moins de matière pour nos usines, qui s’approvisionnent presque exclusivement auprès de leurs adhérents. La rentabilité décroche et nous demandons donc des hausses de prix à la grande distribution, qui, elle, gagne du temps jusqu’aux négociations de décembre.
Vous parlez aussi d’une dimension géostratégique. La France est-elle trop dépendante des importations ?
On se pensait à l’abri des conflits, mais la stabilité n’existe pas. Une nation qui se nourrit elle-même a un avantage important. Or nous devenons de plus en plus dépendants des importations : je pense que le consommateur et le politique font une erreur, alors que nous restons un grand pays agricole.
La France risque-t-elle de conserver les capacités industrielles pour produire, mais de ne plus avoir assez de matières premières françaises ?
Sur certains produits, oui. Un président de coopérative me disait qu’il fallait redonner envie aux agriculteurs de replanter des haricots et des petits pois. On importe déjà un poulet sur deux, alors que des paysans veulent construire des bâtiments d’élevage avicole, souvent bloqués par des riverains qui, pourtant, réclament de manger français.
Cet hiver, on verra arriver de la ventilation et de la brumisation dans les bâtiments d’élevage
Cela va-t-il se traduire par une hausse des prix pour les consommateurs ?
Oui, moins de matière à transformer veut dire plus de coûts : ce sont nos prix de vente à nos clients qui vont augmenter, je ne fixe pas les étiquettes en rayon. Compter sur l’État n’a pas de sens vu ses finances ; il faut surtout aider ceux qui ont du mal à se nourrir. Pour mon secteur, je ne vois pas d’autre issue, sauf restructurations et fermetures d’usines.
À quel moment un choc climatique devient-il un problème d’approvisionnement dangereux ?
Le monde paysan s’adapte déjà, mais cet été a été une vraie claque, surtout dans l’Ouest, peu habitué à connaître des températures proches ou supérieures à 40 °C plusieurs jours d’affilée. Cet hiver, on verra arriver de la ventilation et de la brumisation dans les bâtiments d’élevage, un peu comme la climatisation chez nous.
Quelles filières sont aujourd’hui les plus vulnérables face au changement climatique ?
Ce sont surtout des régions : le centre et le sud pour les grandes cultures, la Bretagne et l’ouest pour le maraîchage, des zones peu habituées aux canicules, et les secteurs non irrigués en arboriculture. Aucune filière ne va tomber à zéro, mais beaucoup ont déjà perdu 20 à 40 % de leur production cette année.
L’accès à l’eau devient-il un enjeu majeur ?
Oui, un sujet à aborder sereinement. La loi d’urgence agricole promulguée cet été facilite la construction de réserves, il faut en profiter. La France stocke nettement moins d’eau que l’Espagne, alors qu’une partie de l’eau tombée en hiver pourrait être stockée. Un agriculteur vendéen, pionnier des réserves, m’a dit que les canards s’y étaient réfugiés cet été. Il ne s’agit pas de nier le climat, mais d’en combattre les effets.
Je ne voudrais pas qu’on oublie l’industrie agroalimentaire au profit de l’IA ou des start-up
La France et l’Europe pourront-elles encore nourrir leur population d’ici 2035 ?
Oui, si on en a la volonté. C’est une question de financement, mais surtout de réglementation : trop de projets d’élevage sont bloqués par des oppositions locales alors que les agriculteurs ont déjà trouvé leur financement auprès de leur banque. Il faut aussi mieux expliquer pourquoi produire sur son territoire est nécessaire.
Vous appelez à un « choc d’investissement ». Où faut-il investir en priorité ?
Dans le renouvellement de nos outils : usines vieillissantes, silos à céréales de plusieurs décennies. Ce n’est pas du développement, c’est du renouvellement pur, car l’alimentation française nécessite du stockage et de la transformation, avec des niveaux de rentabilité aujourd’hui trop faibles.
Qu’attendez-vous du prochain budget européen et de la PAC ?
D’abord un volume financier suffisant et une PAC plus dynamique, pas seulement un soutien au revenu. Je ne voudrais pas qu’on oublie l’industrie agroalimentaire au profit de l’IA ou des start-up : on mange trois fois par jour, c’est même géostratégique pour un pays de se nourrir.
À l’approche de la présidentielle, quelle devrait être la priorité en matière de souveraineté alimentaire ?
La souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se produit. Je n’ai pas besoin d’être la priorité des priorités, mais je veux que l’alimentation et l’agriculture restent des préoccupations centrales, et que l’on laisse le monde paysan produire et investir sereinement.
Peut-on garantir, en 2035, une alimentation produite en France à des prix accessibles ?
Je l’espère. Si on laisse produire les Français, on trouve aussi le moyen de faire des économies grâce à des quantités suffisantes : une usine qui tourne à 110 % de ses capacités gagne de l’argent et peut offrir une alimentation plus compétitive aux consommateurs.





