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France-Italie : une relation économique plus solide que les désaccords politiques

Edoardo Secchi est analyste et Président fondateur du Club Italie-France.
Emmanuel Macron et Giorgia Meloni à l'Elysée. (Crédits: Antoine Gyori - Corbis/Corbis via Getty Images)
En 2025, les échanges commerciaux entre la France et l’Italie ont progressé de 6 %, pour atteindre environ 112 milliards d’euros. Une dynamique qui résiste aux tensions géopolitiques mondiales comme aux désaccords politiques entre Paris et Rome.

La réalité économique franco-italienne est plus profonde et plus importante que les controverses passagères. Elle repose sur des chaînes de valeur intégrées, des implantations industrielles anciennes, des investissements croisés considérables et une complémentarité productive que peu de relations bilatérales européennes peuvent égaler. En 2025, les échanges commerciaux entre l’Italie et la France ont atteint 112 milliards d’euros, en hausse de 6 % sur un an. La France demeure ainsi le deuxième partenaire commercial de l’Italie, après l’Allemagne.

Les exportations italiennes vers la France ont atteint environ 65 milliards d’euros, en progression de plus de 5 %, tandis que les importations italiennes en provenance de France ont représenté près de 47 milliards d’euros, en hausse de plus de 7 %. Ces chiffres disent une chose essentielle : malgré les fluctuations de la conjoncture et les divergences politiques, l’axe Rome-Paris demeure l’un des grands corridors économiques européens.

Une relation industrielle intégrée

Ce qui relie l’Italie et la France ne relève pas seulement du commerce. Les deux pays partagent une structure productive comparable : une base manufacturière forte, de grands groupes internationaux, un tissu dense de PME et d’entreprises familiales, ainsi qu’une présence reconnue dans des secteurs où l’Europe conserve des positions mondiales. L’Italie exporte vers la France des machines, des équipements industriels, des véhicules, des produits alimentaires, des articles textiles et de maroquinerie, des produits métallurgiques, pharmaceutiques et chimiques. La France exporte vers l’Italie de l’électricité, des produits chimiques et pharmaceutiques, des équipements automobiles, des produits agroalimentaires, des vêtements et des produits sidérurgiques.

Cette composition des échanges révèle une relation plus équilibrée qu’il n’y paraît : l’Italie apporte sa puissance manufacturière, ses filières mécaniques, son industrie du luxe et son agroalimentaire ; la France apporte ses grands groupes, sa force financière, son industrie énergétique et ses positions dans la pharmacie, l’aéronautique, le spatial et le numérique. Les deux économies ne sont donc ni identiques ni concurrentes sur tous les marchés. Elles sont, dans de nombreux domaines, profondément complémentaires.

Des investissements croisés

L’intensité de cette relation se mesure encore mieux à travers les investissements directs. La France est aujourd’hui le premier investisseur étranger en Italie, avec un stock d’investissements d’environ 100 milliards d’euros en 2024, soit près de 21 % du total des investissements directs étrangers dans le pays. Selon les dernières données disponibles, 2 514 entreprises sous contrôle français opéraient en Italie en 2023 ; elles employaient environ 340 000 personnes et réalisaient plus de 91 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. L’Italie occupe également une position importante en France. Avec un stock d’investissements directs de 62,4 milliards d’euros en 2024, elle est le sixième investisseur étranger dans le pays. Selon les dernières données disponibles, 1 918 entreprises contrôlées par des groupes italiens opéraient en France en 2023 ; elles employaient plus de 95 000 personnes et réalisaient environ 61 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Ces chiffres montrent que la relation franco-italienne ne se résume pas à l’exportation de biens. Elle constitue un espace industriel partagé, fait d’usines, de centres de recherche, de réseaux commerciaux, de sièges régionaux, de fournisseurs et de compétences qui circulent entre les deux pays. Les investissements français en Italie sont particulièrement présents dans la banque, l’assurance, l’énergie, la distribution, les infrastructures, le luxe, l’industrie et les télécommunications. Les groupes italiens, quant à eux, sont implantés en France dans l’agroalimentaire, l’automobile, l’énergie, les câbles, le ferroviaire, les services financiers, la pharmacie, la logistique et les infrastructures.

Une complémentarité européenne

L’enjeu dépasse désormais la seule relation bilatérale. Dans une économie mondiale marquée par la concurrence américaine et chinoise, l’Italie et la France ont intérêt à rapprocher davantage leurs capacités industrielles, technologiques et financières. Le traité du Quirinal, signé en 2021, a précisément donné un cadre à cette ambition. Il prévoit une coopération renforcée dans les secteurs économiques, industriels, numériques, énergétiques, spatiaux, scientifiques et technologiques, ainsi que des dispositifs destinés à soutenir les PME, les startups et les projets innovants franco-italiens.

Le défi consiste désormais à transformer cette interdépendance économique en une stratégie industrielle européenne plus ambitieuse.

Les domaines de coopération sont déjà identifiés : cloud, semi-conducteurs, batteries, santé, industrie pharmaceutique, microélectronique, spatial, défense, infrastructures énergétiques et mobilité. L’objectif est de reconnaître que cette alliance existe déjà dans l’économie réelle — et de lui donner enfin l’ambition politique qu’elle mérite. La France et l’Italie disposent ensemble de grandes entreprises industrielles, d’un patrimoine technologique considérable, de systèmes de formation reconnus et constituent deux des principales économies et puissances industrielles de l’Union européenne.

Au-delà des malentendus

Les relations entre Paris et Rome ne seront jamais totalement dépourvues de désaccords. Deux grands pays européens, dotés d’intérêts nationaux, de traditions politiques et de cultures économiques différentes, ne peuvent pas être alignés sur tous les sujets. Mais la relation franco-italienne ne se mesure pas seulement aux déclarations diplomatiques. Elle se mesure à la densité des échanges, aux milliers d’entreprises implantées dans les deux pays, aux emplois créés, aux acquisitions réalisées, aux projets industriels communs et aux chaînes de valeur qui traversent les Alpes.

Cette progression confirme que l’économie franco-italienne avance souvent plus vite que la politique. La véritable question n’est donc plus de savoir si la France et l’Italie ont intérêt à coopérer davantage. Elles le font déjà. Le défi consiste désormais à transformer cette interdépendance économique en une stratégie industrielle européenne plus ambitieuse, capable de protéger les intérêts communs, de financer l’innovation et de faire émerger des champions continentaux.

Des défis communs

Les deux pays sont confrontés à des défis d’une ampleur historique, avec des problèmes structurels évidents et une grande difficulté à les surmonter. Ceux-ci vont des fragilités du marché du travail à la perte de compétitivité, en passant par la sécurité intérieure et la quête de souveraineté dans des secteurs devenus déterminants comme la défense, l’innovation et la technologie.

Cette réalité devrait les inciter à renforcer leur coopération, à aller plus loin et à affronter ensemble des transformations et des défis qu’aucun des deux pays ne peut véritablement relever seul. Le potentiel existe. Il est évident. Ce qui manque encore, c’est la capacité d’imaginer un avenir plus ambitieux, plus prometteur, et de regarder au-delà de la seule contrainte que représente la limite européenne de 3 % du PIB pour le déficit public.

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