À première vue, Saint-Barthélemy évoque l’image familière d’un paradis posé sur la mer : des villas accrochées aux collines, des yachts immobiles dans des criques turquoise, et ce soleil qui semble avoir décidé d’y prendre ses quartiers à l’année. Une carte postale, certes. Mais comme souvent sous les tropiques, la réalité est plus subtile que l’image.
Car derrière ce décor de luxe tranquille, l’île cultive un choix presque paradoxal dans les Caraïbes : celui de la mesure. Ici, on préfère la rareté à l’abondance. « Nous assumons clairement un tourisme à faible densité », explique Alexandra Questel.
Une manière de rappeler que, sur ce minuscule morceau de roche et de sable, le véritable luxe n’est peut-être pas seulement la vue sur la mer, mais l’énergie que l’on prend pour les préserver.
L’objectif, précise-t-elle, est de « concilier attractivité économique et préservation du territoire ». Contrairement à d’autres destinations qui cherchent à augmenter leur fréquentation, Saint-Barth s’appuie sur des limites assumées. « Nous avons une gare maritime avec une capacité maximale et un aéroport que nous n’avons pas l’intention d’agrandir », souligne-t-elle.
Comme l’île reste un territoire français, il n’est pas possible d’interdire l’accès aux visiteurs. La stratégie consiste donc à maîtriser le développement du territoire, notamment grâce aux règles d’urbanisme.
Aujourd’hui, l’offre touristique demeure volontairement limitée. L’île compte environ 400 chambres d’hôtel, auxquelles s’ajoute un parc d’environ 1 100 logements en location saisonnière destinés à la location touristique, qui représentent la majorité de l’hébergement sur le territoire.
« Cette offre haut de gamme, combinée à la qualité du service et à la sécurité du territoire, attire une clientèle internationale », explique Alexandra Questel. Le tourisme constitue d’ailleurs le moteur économique de l’île. Selon l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM), près de 80 % de l’activité économique de Saint-Barthélemy dépend directement ou indirectement du tourisme, entre hôtellerie, restauration, construction et services.
Une nouvelle génération d’élus
La présidente du comité du tourisme incarne aussi une nouvelle génération d’élus locaux. Originaire de l’île, Alexandra Questel fait partie de ces jeunes Saint-Barths partis étudier à l’étranger avant de revenir s’y engager. « La génération avant nous avait pour priorité de développer l’île », explique-t-elle. « Ce modèle nous a permis d’aller faire nos études et de revenir. Aujourd’hui, notre responsabilité est différente : il faut le préserver. »
Pour cette génération, la question environnementale est devenue centrale. « Gouverner, c’est anticiper », poursuit-elle. « Nous savons que les enjeux climatiques vont s’intensifier dans les décennies à venir. »
Dans cette perspective, la collectivité a lancé une stratégie touristique à l’horizon 2026 et s’appuie désormais sur de nouveaux outils, comme un observatoire du tourisme, destiné à mieux analyser la fréquentation et les retombées économiques.
Une clientèle fidèle
Avec un peu plus de 10 000 habitants, Saint-Barth reste l’un des plus petits territoires des Antilles françaises. Mais l’île accueille chaque année un nombre de visiteurs très supérieur à sa population. En 2023, près de 293 000 visiteurs ont été recensés, un niveau supérieur à celui d’avant la pandémie. La fréquentation a encore progressé en 2024, avec plus de 300 000 visiteurs selon les estimations économiques.
La majorité d’entre eux vient d’Amérique du Nord. « Les États-Unis représentent effectivement une part importante de nos visiteurs », reconnaît Alexandra Questel. Selon les données du comité du tourisme, plus de la moitié des visiteurs – environ 56 % – proviennent d’Amérique du Nord.
Pour autant, Saint-Barth ne cherche pas à multiplier les marchés touristiques. « Nous ne voulons pas forcément conquérir de nouveaux marchés. L’expérience montre qu’il est préférable de rester sur une clientèle fidèle plutôt que d’aller chercher des visiteurs très lointains ». Le voyage jusqu’à l’île contribue d’ailleurs à cette sélection naturelle. « Le trajet jusqu’à Saint-Barth est déjà une expérience. »
Le marché immobilier constitue un autre pilier du modèle local. Les étrangers peuvent acheter des propriétés sur l’île, mais la collectivité veille à en limiter le nombre. « Le véritable enjeu est de maintenir un nombre limité de villas afin de préserver l’équilibre touristique de l’île. »
Contrairement à certaines critiques, ces résidences ne restent généralement pas vides. « Dans les faits, la plupart des propriétaires louent leur villa lorsqu’ils ne l’occupent pas », explique Alexandra Questel.
Sortir du cliché du luxe
Si l’image luxueuse de Saint-Barth contribue à son attractivité internationale, elle peut aussi masquer d’autres réalités de l’île.
« L’image très glamour existe, mais elle ne résume pas l’île », insiste Alexandra Questel. « Il y a aussi une culture, une histoire, des traditions très fortes et une attention importante portée aux enjeux environnementaux. »
La stratégie touristique lancée par la collectivité vise justement à montrer le visage complet de la destination. L’objectif est de valoriser l’ensemble des acteurs du territoire : pêcheurs, agriculteurs, producteurs locaux ou petits hôteliers.
« Saint-Barth n’est pas uniquement une succession de villas spectaculaires ou de chambres à 2 000 euros la nuit », rappelle la présidente du comité du tourisme. Certaines initiatives cherchent également à renforcer le lien entre visiteurs et habitants. Le Gourmet Festival, organisé chaque année en novembre, a rassemblé lors de la dernière édition, des chefs qui ont cuisiné avec des pêcheurs à la halle aux poissons, préparant des plats dégustés directement par les habitants. D’autres se rendent dans les cantines scolaires pour cuisiner avec les élèves.
« Notre priorité aujourd’hui est d’éviter que Saint-Barth ne soit victime de son succès. »
Le paradoxe de Saint-Barth
Ce modèle repose toutefois sur un paradoxe. Saint-Barth est l’une des destinations les plus luxueuses de la Caraïbe, mais aussi l’un des territoires les plus vulnérables. Petite île de moins de 25 km², exposée aux ouragans et aux tensions sur l’eau ou les déchets, elle doit concilier une forte attractivité internationale avec un environnement fragile. Pour cela, il faut financer la transition écologique et le positionnement haut de gamme de la destination contribue à financer des politiques environnementales :
« Nous percevons notamment une taxe de séjour de 5 %, ainsi que différentes taxes indirectes », précise la responsable.
Ces ressources permettent d’agir dans plusieurs secteurs, spécialement celui du yachting. La collectivité a réglementé la taille des bateaux autorisés dans certaines baies et cartographié les fonds marins afin de protéger les écosystèmes. Les yachts les moins émetteurs de CO₂ bénéficient d’un accès privilégié aux meilleurs emplacements dans le port.
La gestion des déchets constitue un autre enjeu central. L’île a mis en place un système de valorisation : les déchets sont incinérés et la vapeur produite permet notamment d’alimenter les installations de désalinisation de l’eau de mer. Dans les habitations, la récupération de l’eau de pluie est également largement répandue.
Préserver l’île pour les générations futures
La pression immobilière reste toutefois l’un des principaux défis. Grâce à son statut de collectivité, Saint-Barth dispose de compétences spécifiques en matière d’urbanisme et de logement.
En 2021, une nouvelle carte d’urbanisme a été adoptée afin de limiter l’expansion de la construction. Aujourd’hui, près de 60 % du territoire est classé en zone verte. L’île compte environ 12 000 habitants, et une partie de sa jeunesse part poursuivre ses études à l’extérieur, en Guadeloupe, en France ou au Canada.
Pour encourager leur retour, la collectivité a mis en place un observatoire de la jeunesse, destiné à accompagner les jeunes dans leurs projets professionnels et leur installation. L’enjeu dépasse la seule question touristique. Il s’agit aussi de préserver l’équilibre d’une île dont l’attractivité ne cesse de croître.
« Le tourisme ne peut fonctionner durablement que s’il reste en lien avec la population locale », résume Alexandra Questel. « Il faut faire en sorte que, lorsque les jeunes souhaitent revenir, il y ait toujours une île vers laquelle revenir, avec des perspectives et des opportunités. »






