Les associations n’ont jamais été autant sollicitées. Et pourtant, leur modèle économique vacille. Baisse des financements publics, multiplication des appels à projets, explosion des besoins : le secteur est sous tension. En 2025, 12 300 emplois ont disparu dans le secteur associatif et près de sept associations employeuses sur dix déclarent disposer de fonds propres fragiles, voire inexistants. Un paradoxe, 125 ans après la loi du 1er juillet 1901, qui a fait de l’engagement collectif un pilier de l’intérêt général.
Face à ce constat, la Fondation BNP Paribas, le Centre français des Fonds et Fondations, Ashoka France et la Fondation La France s’engage ont réuni, le 6 juillet, plusieurs centaines d’acteurs de l’écosystème associatif autour d’une même question : comment construire un modèle économique viable pour les associations du XXIᵉ siècle ? La journée s’est conclue par la formulation de plusieurs propositions destinées à renforcer leur autonomie financière, appelées à nourrir le Manifeste des 125, annoncé par les partenaires de l’événement. Ancienne journaliste, Isabelle Giordano dirige aujourd’hui le mécénat du groupe BNP Paribas et la Fondation BNP Paribas. Elle y défend une philanthropie tournée vers la transformation plutôt que vers la seule réparation des crises.
Time France : Vous sortez de cette journée qui a réuni 200 acteurs du monde associatif. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Isabelle Giordano : La session « controverse ». J’aime les débats où des opinions opposées peuvent s’exprimer librement. Dans le monde associatif et celui des fondations, les échanges sont parfois un peu feutrés. Là, nous avons pu poser les questions sans tabou : une association peut-elle avoir un autre modèle économique ? Peut-elle développer des recettes propres ? Peut-on accepter qu’elle soit aussi une organisation capable de s’autofinancer ? Au fond, la vraie question est : comment finance-t-on l’intérêt général ? Elle est plus actuelle que jamais, alors que l’éducation, le logement, l’hôpital ou encore la protection de l’enfance traversent des difficultés. Les associations ne résoudront pas toutes les problématiques de la France à elles seules, mais elles font partie de la solution.
Tout le monde s’accorde à dire que le modèle économique des associations est à bout de souffle. Qu’est-ce qui ne fonctionne plus ?
Je vois trois difficultés principales. D’abord, une trop forte dépendance aux subventions, qu’elles soient publiques ou privées. Ensuite, la baisse des financements publics. Enfin, il n’y a pas encore assez d’entreprises mécènes en France. Il faut donc trouver un nouvel équilibre : davantage de mécénat privé, mais aussi, lorsque c’est possible, permettre à certaines associations de développer leurs propres ressources. Toutes n’en ont pas vocation, mais celles qui le peuvent gagneraient en autonomie.
Les associations sont souvent les premières à voir les fractures sociales. Que voient-elles aujourd’hui que les institutions ne voient plus ?
Une phrase entendue pendant cette journée m’a marquée : « Nous voyons ce que les autres ne voient pas. » Elles voient la montée des violences, des radicalités, de la solitude, des difficultés que rencontrent les jeunes ou les familles. Elles observent aussi les violences faites aux femmes et aux enfants. Les associations, elles, sont sur le terrain chaque jour. Nous voulons mieux faire dialoguer ces deux mondes.

À l’issue de cette journée, des propositions ont été faites. Quelles mesures retenez-vous ?
J’attends encore la version définitive du Manifeste, mais plusieurs propositions me semblent importantes. La première concerne les charges salariales. Aujourd’hui, une part importante des financements reçus par les associations sert à couvrir leurs coûts de fonctionnement. Leur donner davantage de marges permettrait qu’une plus grande partie des financements bénéficie directement à leurs actions.
Vous dites que la philanthropie doit devenir « transformatrice » plutôt que « réparatrice ». Quel est le changement de modèle le plus urgent ?
Il y en a trois. D’abord, financer davantage les associations elles-mêmes plutôt que seulement des projets très fléchés, afin de leur laisser une véritable autonomie. Ensuite, privilégier des financements sur deux ou trois ans. Soutenir une structure pendant un an permet de réparer, rarement de transformer. Il me semble que ce qui fait l’identité de la Fondation BNP Paribas, par son ancienneté, c’est sa capacité à accompagner cette transformation grâce à l’innovation sociale. Enfin, il faut s’attaquer davantage aux causes des injustices qu’à leurs conséquences. C’est ce que j’appelle une philanthropie transformatrice : ne pas simplement mettre un pansement, mais agir sur les mécanismes qui produisent ces difficultés.
Vous dirigez le mécénat d’un grand groupe bancaire. Jusqu’où une entreprise peut-elle agir sans se substituer à l’État ?
Tout est une question d’équilibre. Les financements publics et privés doivent être complémentaires. L’objectif n’est surtout pas de remplacer l’État, mais de travailler avec lui. La philanthropie intervient souvent là où les dispositifs publics atteignent leurs limites. Le mentorat ou le soutien scolaire illustrent cette logique de coopération entre associations et pouvoirs publics.
Vous avez été journaliste avant de diriger une fondation. Ce regard change-t-il votre manière d’évaluer l’impact réel d’une action de mécénat ?
Il le prolonge. J’ai le sentiment de poursuivre le même métier, mais avec davantage d’impact. J’ai toujours cette posture d’observatrice de la société et cette volonté de questionner en permanence l’intérêt général. La différence, c’est qu’aujourd’hui je représente une Fondation qui peut contribuer à financer celles et ceux qui agissent sur le terrain. Une fondation permet de donner des moyens à des associations, à des artistes ou à des chercheurs et d’agir très concrètement. Je suis restée la même citoyenne engagée, simplement avec d’autres outils.
« Il faut financer davantage les associations elles-mêmes plutôt que seulement des projets très fléchés, afin de leur laisser une véritable autonomie »
Certains reprochent aux fondations d’entreprise de choisir les causes qui servent leur image. Que leur répondez-vous ?
Le risque existe, mais il existe aussi des garde-fous. Le premier consiste à séparer clairement le mécénat des objectifs de la communication. Chez BNP Paribas, le mécénat relève de la direction de l’engagement, pas de la communication. Ensuite, nous soutenons aussi des causes éloignées de notre activité bancaire : l’égalité des chances, le mentorat, la culture ou la recherche. Enfin, la meilleure protection contre le greenwashing reste la transparence. Les fondations doivent accepter d’être interrogées.
Dans dix ans, qu’aimeriez-vous que l’on puisse dire de l’action de la Fondation BNP Paribas ?
J’aimerais d’abord qu’il y ait moins de conflits et moins d’injustices sociales, au point que les fondations aient moins besoin de contribuer à réparer les fractures de nos sociétés. Si l’on parle encore de la Fondation BNP Paribas, j’aimerais que l’on puisse dire qu’elle accompagne des artistes, des chercheurs et la jeunesse. L’essentiel est de retrouver une capacité collective à surmonter les périodes difficiles. Mon souhait est que nous ayons contribué à redonner un espoir collectif.






