Sur les rives des fleuves guyanais, le mercure s’infiltre depuis des décennies dans l’eau, le poisson, puis les corps. L’orpaillage illégal ronge la forêt amazonienne française, et avec elle les Wayana, les Apalaï, les Teko, qui y pêchent, y chassent et y transmettent des savoirs vieux de plusieurs siècles. Le Sénat le rappelait déjà en 2016 : ces peuples sont les « meilleurs connaisseurs » du plateau des Guyanes. Ce 9 août, Journée internationale des peuples autochtones, leur cas illustre un problème bien plus vaste que celui d’un seul territoire français.
Le thème retenu cette année par l’ONU met en avant les sages-femmes autochtones, gardiennes de savoirs médicaux transmis de génération en génération. Mais un autre chiffre s’impose depuis plusieurs années dans les rapports des institutions internationales, et il façonne un débat qui dépasse largement la santé : environ 80 % de la biodiversité mondiale se trouve dans des régions habitées par des peuples autochtones. Ils représentent pourtant moins de 6 % de la population de la planète.
Un chiffre à manier avec précision
Dire que les peuples autochtones « protègent » cette biodiversité serait aller trop vite. Les données, elles, sont solides. Une étude parue dans Science Advances en 2022 a comparé la déforestation en Amazonie entre 2000 et 2015 : 83 % a eu lieu hors des terres autochtones et des aires protégées, contre seulement 8 % sur les territoires autochtones eux-mêmes. Une autre étude, publiée en 2023 dans Nature Sustainability, aboutit à un résultat comparable : ces territoires concentraient plus de la moitié des zones forestières étudiées, mais à peine 5 % de la perte nette de forêt sur deux décennies.
La FAO avance un autre chiffre pour resituer l’ampleur du phénomène : les peuples autochtones géreraient environ 28 % des terres émergées de la planète, dont certaines des dernières forêts intactes du globe. Au Brésil, leurs territoires abritent davantage d’espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’amphibiens que l’ensemble des aires protégées situées hors de ces zones. En Bolivie, certains d’entre eux concentrent près des deux tiers des espèces de vertébrés recensées dans le pays.
Une nuance s’impose cependant. Une étude de 2024, toujours dans Nature Sustainability, a comparé plusieurs modes de gestion des terres en Amazonie : les territoires autochtones y réduisent la déforestation de 48 à 83 % par rapport à d’autres usages des sols, mais affichent parfois des indicateurs socio-économiques plus faibles. Le lien entre présence autochtone et conservation n’a donc rien d’un réflexe culturel spontané. Il tient à des droits fonciers reconnus, à une gouvernance stable, et à la continuité de pratiques transmises sur le temps long.
Protéger les peuples pour protéger les forêts
Ce constat a fini par s’imposer dans les négociations internationales. Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté en 2022, fixe l’objectif de conserver 30 % des terres et des mers d’ici 2030. Sa cible 3 précise que cet objectif doit respecter les droits des peuples autochtones sur leurs territoires traditionnels. Lors de la COP16 de Cali, en 2024, un organe permanent consacré aux peuples autochtones et aux communautés locales a même été créé au sein de la Convention sur la diversité biologique, un changement que l’UICN qualifie de structurel.
L’enjeu n’est pas anodin : le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme rappelle que des populations autochtones ont parfois été déplacées de leurs terres au nom même de la conservation de la nature, sous des modèles pensés sans elles. En France, la question se pose différemment : le principe d’indivisibilité de la République complique la reconnaissance de droits collectifs fondés sur l’appartenance à un peuple, un point que la Commission nationale consultative des droits de l’homme a détaillé dans un avis consacré à ce sujet.
Reste un déséquilibre que la date du 9 août met chaque année en lumière. Un article de Reuters publié ce 7 août 2026 rappelle que les peuples autochtones, malgré leur rôle documenté dans la conservation des écosystèmes, reçoivent moins de 1 % des financements climatiques internationaux. En Guyane, l’orpaillage illégal continue de contaminer les fleuves au mercure, année après année, pendant que les territoires amérindiens du plateau des Guyanes restent en première ligne. La reconnaissance de leurs droits territoriaux n’est plus seulement une question de justice. Elle s’impose, aussi, comme une condition de la conservation elle-même.






