Face à un ordre géopolitique bouleversé, le monde entier réclame de l'or. Mais si le métal jaune libère énormément de liquidités, son exploitation produit aussi des tragédies humaines et environnementales.

A une heure de route au sud de Kumasi, l’effervescente deuxième ville du Ghana, la jungle cède la place à des collines désolées, semées de fragiles structures de bois et d’ouvriers en bottes de caoutchouc donnant des coups de pelle sur la terre ocre. Cette terre roule un peu plus bas vers des rigoles de boue, où la matière est alors pompée jusqu’au sommet des structures pour jaillir le long d’une rampe tapissée de plastique alvéolé. Là, d’autres ouvriers inspectent le flux sortant à l’aide de détecteurs de métaux. Plusieurs fois par jour, le vacarme incessant des moteurs diesel s’interrompt pour que l’on puisse délicatement retirer les tapis de plastique et les laver dans d’énormes cuves. Ce n’est qu’à ce moment précis que l’objet de ce labeur s’extrait, scintillant, de sa soupe de boue : de l’or, sous forme de minuscules paillettes. Avec des cours mondiaux atteignant le record historique de 4000 dollars (environ 3450 euros) l’once (28 g), ce travail a beau être pénible, il rend tout autre emploi dérisoire en comparaison.

“Je travaille dans le Galamsey depuis 15 ans”, confie Steven, père de cinq enfants, qui s’appuie sur le manche de sa “Galamsey”, c’est le terme local pour désigner exploitation minière artisanale et illégale. Steven gagne environ 1000 cedis ghanéens (80 euros) par semaine, soit huit fois le salaire minimum national. “Je suis aussi chauffeur et je cultive la banane plantain, le manioc et la noix de coco dans la ferme de ma famille. Mais il y a beaucoup plus d’argent ici.”

Ce boulot est rentable, mais illégal, ce qui explique que Steven ait demandé à TIME de ne pas citer son nom de famille. Pourtant, le Galamsey n’est un secret pour personne au Ghana, dont l’ancien nom colonial britannique Gold Coast (Côte de l’or) témoigne de la manière dont ce métal précieux détermine depuis bien longtemps la vie de ses habitants. Voici plusieurs siècles, les commerçants arabes s’extasiaient déjà devant l’extravagance de la cour Asante, à Kumasi : les chiens de garde royaux y arboraient des colliers en or, tandis que les dignitaires portaient à leurs poignets des pépites si lourdes qu’ils avaient besoin du soutien de jeunes porteurs pour avancer.

Aujourd’hui, le Ghana reste le premier exportateur d’or d’Afrique et le sixième au niveau mondial. Ces dernières années, toutefois, l’aubaine est devenue un véritable fardeau. En marge des opérations minières commerciales, des milliers de sites illégaux parsèment les campagnes de ce pays de 34 millions d’habitants. Et pour extraire ce métal si convoité, les travailleurs utilisent généralement du mercure, qui pollue l’eau potable et les terres agricoles, provoquant maladies graves et malformations congénitales.

Lorsqu’il a repris le pouvoir en janvier 2025, le président ghanéen John Mahama a fait de la lutte contre le Galamsey l’un des piliers de sa politique. Il a ainsi interdit aux étrangers de pratiquer le commerce de l’or à l’intérieur des frontières du pays pour démanteler les réseaux de contrebande et a créé un organisme étatique de régulation, GoldBod, pour rationaliser les revenus et les chaînes d’approvisionnement. Des patrouilles de police perquisitionnent désormais les mines illégales et saisissent le matériel.

Mais “le combat n’est pas simple”, admet le président Mahama lors d’un entretien qu’il a accordé à TIME dans ses bureaux d’Accra, la capitale ghanéenne. Il nous rappelle au passage que plus de 1,5 million de Ghanéens vivent du Galamsey. “C’est aussi une question de subsistance. Si vous interdisez leur activité du jour au lendemain, quelles alternatives leur proposez-vous ensuite ?”

Les difficultés du Ghana vont de pair avec celles des autres pays en développement, dans lesquels l’envolée des prix des matières premières est synonyme d’extraction minière illicite, au mépris des conséquences environnementales ou sociales. Au Brésil, l’orpaillage dégrade ainsi la forêt amazonienne et met en péril les peuples indigènes. En Indonésie, des mines illégales financées par des capitaux chinois polluent les terres arables au cyanure. Au Soudan, l’accès aux réserves d’or est l’un des principaux moteurs d’une guerre civile responsable de ce que l’ONU qualifie de pire crise humanitaire au monde.

La situation géopolitique alimente forcément cette nouvelle ruée. Une grande partie de la demande mondiale provient de la Chine, qui stocke de l’or pour réduire sa dépendance au dollar américain et se protéger d’éventuelles sanctions. En 2024, la Banque populaire chinoise aurait ainsi acheté secrètement 630 tonnes d’or. Cet appétit insatiable contribue à une telle explosion de l’exploitation minière illicite dans les pays du Sud que l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) est allé jusqu’à déclarer que le crime organisé qui infiltre les chaînes d’approvisionnement en or représente une “menace majeure au niveau mondial”. Rien qu’au Ghana, on estime à 50000 le nombre de Chinois prospectant l’or clandestinement.

 

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