Les scénarios comme celui-ci sont déroutants, certes, mais ils sont aussi épuisants. Pourtant, le véritable coupable n’est ni les hommes, ni les femmes, ni même une sorte de guerre culturelle, mais bien les applications de rencontre. En tant que technologie et en tant que modèle économique, elles ont en effet structurellement ancré l’insécurité dans les rencontres modernes.
Dans le monde, plus de 350 millions de personnes utilisent actuellement des applications de rencontre, qui génèrent plus de 6 milliards de dollars chaque année. Pourtant, les utilisateurs paient un lourd tribut sur le plan psychologique. Une étude de cohorte réalisée en 2025 au Royaume-Uni a conclu que l’utilisation d’applications de rencontre était associée à une plus grande solitude, alors même que les réseaux sociaux généralistes n’avaient pas ce même effet. En parallèle, de nombreuses études ont tracé des liens directs entre l’utilisation d’applications de rencontre et des taux plus élevés de dépression, d’anxiété et de détresse psychologique.
Le problème, c’est que les utilisateurs ne sont pas simplement frustrés par ces applications, mais renoncent entièrement à l’idée de faire des rencontres. Le Los Angeles Times signale en effet que depuis 2022, les utilisateurs actifs de Tinder ont chuté de 18 millions à 11 millions par mois. Et ce que nombre d’entre eux ne réalisent pas, c’est qu’ils peuvent faire porter le chapeau à la technologie.
En tant que psychiatre clinicien, j’ai personnellement constaté que les applications de rencontre peuvent instaurer un environnement qui favorise l’insécurité et peut nuire à la construction de relations sécurisantes.
Psychologie des applis de rencontre et insécurité
L’une des conclusions les plus unanimes en neurosciences est que le cerveau traite l’incertitude relationnelle comme une menace. Lorsqu’une personne cesse de nous parler, prend des distances ou reste volontairement vague, c’est là que le système d’attachement s’active. Il s’agit du même réseau neuronal que celui qui alertait nos ancêtres du danger d’être séparé de son groupe, mais qui a évolué. Ne faisant pas la distinction entre un prédateur et un message resté sans réponse, il se contente de noter que quelque chose ne va pas et que le lien doit être rétabli.
Le problème, c’est que nous nous méprenons souvent à propos des signaux. Un comportement présentant des signaux mixtes peut activer notre système d’attachement, ce qui crée de l’envie et de l’urgence, que nous interprétons souvent à tort comme de la passion. Le fait de vérifier régulièrement ses messages, de se repasser toutes les interactions en boucle et de chercher des indices sur les réseaux sociaux ne constitue donc en rien de l’amour : c’est simplement notre système nerveux qui tente de résoudre une menace perçue. Pour autant, nombreux sont ceux qui interprètent cette expérience intense comme de la passion.
Ainsi, les applications de rencontre ont d’une certaine manière industrialisé l’incertitude. Une étude publiée en 2024 a révélé que 78 % des utilisateurs de ces applications se disaient être émotionnellement épuisés par l’expérience. La raison est simple : un choix infini n’implique aucun besoin de s’impliquer totalement. Les conversations démarrent et s’arrêtent sans explication, et le ghosting est devenu un sport national. Une étude de 2023 a d’ailleurs établi que 84 % des utilisateurs s’étaient déjà fait ghoster et 66 % ont admis avoir déjà ghosté quelqu’un.
Et ces interactions ont des répercussions sur le plan psychologique. La recherche montre bien que, lorsque nous nous sentons ignorés ou exclus, nous sommes touchés au plus profond de nous. Notre estime de nous baisse, nous nous sentons moins en contrôle de notre vie et nous percevons cette dernière comme moins riche de sens. La réalité au quotidien des rencontres sur les applications, entre enthousiasme un jour et silence le lendemain, refaçonne petit à petit notre perception de nous-mêmes, pourtant fondamentale, et le monde qui nous entoure.
Par ailleurs, cet environnement fait basculer différents styles d’attachement dans des spirales destructrices. À titre d’exemple, les personnes qui présentent un attachement anxieux, et qui sont donc très sensibles au rejet, manifestent une préoccupation et des changements d’humeur exacerbés. Celles qui présentent un attachement évitant, craignant la proximité, se réfugient pour leur part dans une ambiguïté qui permet de maintenir un semblant de lien tout en évitant l’engagement. Les deux profils s’embourbent dans des cycles renforcés par les outils technologiques, conçus ni plus ni moins pour fidéliser les utilisateurs.
Et notre culture ne fait qu’aggraver le problème. Les conseils qui encouragent à adopter une approche nonchalante et à cultiver une ambiguïté stratégique sont légion, alors même que ces comportements vont à l’encontre des fondamentaux d’une relation stable. Ainsi, la personne accessible et sincère que l’on rejette sous prétexte qu’elle « manque de piquant » a en réalité les atouts du meilleur partenaire potentiel. Pourtant, on la rejette précisément pour les qualités qui la caractérisent.
Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est que la sécurité affective n’est pas fixe. La plasticité de notre cerveau se nourrit de l’environnement dans lequel nous évoluons, et notamment de nos rencontres amoureuses.
S’adapter à l’ère des sites de rencontre
Dans le cadre de mon travail clinique, j’ai développé une approche basée sur les neurosciences et la théorie de l’attachement, qui se concentre moins sur l’analyse du passé que sur l’instauration d’un sentiment de sécurité en temps réel. Au cœur de cette approche se trouve l’apprentissage de ce que j’appelle les cinq piliers de la posture sécurisante : cohérence, disponibilité, réactivité, fiabilité et prévisibilité.
L’une de mes patientes m’a raconté avoir rencontré un homme, à l’origine pour une aventure d’un soir, mais qu’elle a fini par épouser. Ils ont tellement apprécié leur compagnie mutuelle qu’une nuit en a entraîné une autre. Pourtant, entre deux rendez-vous, l’homme était plutôt distant par messages. Le deuxième matin, ma patiente lui a donc dit : « Tu me plais, mais j’ai besoin de personnes constantes et réactives dans ma vie. Sinon, ça ne fonctionne pas pour moi ». Il lui a expliqué qu’il n’avait pas pour habitude d’être très réactif par messages, mais lui a promis d’essayer.
Dix ans plus tard, après deux enfants et un mariage, c’est ce qu’il a fait.
Ma patiente a exprimé une petite requête claire qui a fixé les conditions d’une relation sécurisante. Nul besoin de déclaration dramatique, juste suffisamment de courage pour exprimer ce dont elle avait besoin avant que l’ambiguïté n’envahisse leur relation. En retour, l’absence de jugement de son côté a facilité les choses pour celui qui est désormais son mari.
Soyons clairs, je ne prétends pas que les sites de rencontre ont ruiné l’amour. De nombreuses personnes se rencontrent encore sur des applications et parviennent à bâtir de belles histoires. Cela étant, pour une majorité de personnes, le problème n’est pas un échec personnel : c’est un environnement conçu pour maximiser le scrolling, pas la sécurité.
Rappelons enfin que le manque de disponibilité n’a rien de mystérieux. L’activation du système nerveux, parfois identifiée comme de l’alchimie, n’est parfois rien d’autre que du stress. Ainsi, la personne qui répond présent, qui répond à vos messages et qui dit ce qu’elle a sur le cœur est souvent rejetée, jugée trop disponible et donc « barbante ». Pourtant, c’est exactement le type de partenaire mis en avant par la recherche.
Les relations amoureuses sécurisantes se construisent pas à pas, avec régularité, pour éviter que l’ambiguïté ne devienne la norme. Il ne s’agit donc pas d’abandonner le dating, mais de l’envisager par un prisme de sécurité : préférez la clarté à l’incertitude. Laissez l’intensité fleurir dans le terreau d’une connexion sincère, plutôt que dans les hauts et les bas d’échanges incertains.
Nous pouvons créer notre propre culture de rencontres sécurisantes, et ainsi augmenter nos chances de trouver la satisfaction dans une relation à long terme. Pour l’incorrigible romantique que je suis, il ne s’agit pas simplement de rendre les relations amoureuses plus tolérables dans le présent, mais surtout de choisir quelqu’un qui répond toujours présent. Voilà le genre de connexion qui a le plus de chances de durer.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE
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