En 1929, l’Union soviétique décida de supprimer le week-end. Le gouvernement de Staline souhaitait que les usines fonctionnent sans interruption ; il divisa donc la population active en cinq groupes, attribua à chacun un jour de congé différent selon un système de rotation et échelonna les horaires de chacun afin que la production ne cessât jamais. Ce nouveau système fut baptisé nepreryvka, la semaine de travail continue. La semaine de sept jours fut dissociée du rythme du travail, et les conséquences humaines ne se firent pas attendre. Vous pouviez être en congé un mardi alors que votre conjoint travaillait, ou être obligé de travailler alors que vos enfants n’étaient pas à l’école. Les communautés se sentaient de plus en plus déconnectées de leurs proches.
Une lettre publiée dans le journal Pravda dans les semaines qui ont suivi l’entrée en vigueur du nouveau calendrier résumait bien la situation : « Que pouvons-nous faire chez nous si nos femmes sont à l’usine, nos enfants à l’école et que personne ne peut nous rendre visite ? Ce n’est pas des vacances si l’on doit les passer seul. »
L’expérience a été modifiée au bout de deux ans, puis purement et simplement abandonnée. Les jours de congé ne permettaient pas aux gens de se ressourcer. Ils les isolaient.
J’ai beaucoup réfléchi à la nepreryvka ces derniers temps, car je crains que nous ne mettions en œuvre une version plus subtile de ce système, sans encore admettre que cela ne fonctionne pas.
Une expérience naturelle plus récente illustre le même point de vue sous un angle différent. Le psychologue Terry Hartig a étudié ce qui se passe pendant la saison des vacances en Suède, lorsqu’une grande partie du pays est en congé en même temps. Lui et ses collègues ont suivi la distribution des antidépresseurs mois par mois. Les ordonnances ont diminué à mesure que davantage de personnes prenaient des vacances en même temps. L’effet s’est maintenu même chez les Suédois retraités qui n’avaient pas d’emploi dont ils pouvaient se libérer. Ce dont ces personnes tiraient profit, a conclu Hartig, ce n’était pas le temps libre. C’était le fait que d’autres personnes disposaient elles aussi du même temps libre. Il a appelé cet effet « la régulation sociale du temps ». Il s’avère que votre temps libre est le plus régénérateur lorsqu’il est aussi celui de quelqu’un d’autre. Nous sommes une espèce hypersociale, et le bénéfice provient de la synchronisation. Aussi réjouissante que puisse être cette découverte, elle est également déconcertante, compte tenu de l’isolement croissant de notre société.
Au cours des générations précédentes, les Américains faisaient souvent à peu près les mêmes choses à peu près aux mêmes moments. Nous travaillions pendant la journée et nous nous reposions le soir. Nous prenions nos week-ends ensemble. Nous dînions à peu près à la même heure. Nous regardions les mêmes émissions les mêmes soirs. Tout cela a presque disparu aujourd’hui. Comme l’a documenté le politologue Robert Putnam dans Bowling Alone, la télévision a individualisé le divertissement et a affaibli nos liens sociaux en présentiel tels que vécus dans les équipes de bowling, les clubs de cartes ou les associations civiques.
Quelques décennies plus tard, le streaming a mis fin à la soirée télé en commun. Les applications de livraison ont mis fin à l’heure du repas partagé. Le télétravail a fait de la journée de travail de 9 h à 17 h une simple proposition. Les plateformes de petits boulots ont transformé les week-ends en périodes de pointe pour gagner de l’argent. Chaque changement était un véritable gain de confort individuel. Cumulés, ils ont construit une nepreryvka plus silencieuse, une situation que personne n’a choisie, et à laquelle nous ne semblons pas vouloir mettre fin.
Le psychologue des relations Scott Stanley a une expression pour décrire ce schéma : glisser plutôt que décider. Trop souvent, nous ne choisissons pas la vie que nous menons ; nous y glissons, petit à petit, au gré de chaque petit avantage. Stanley utilise ce cadre pour les couples qui glissent vers la cohabitation puis le mariage (et qui sont par la suite plus susceptibles de divorcer), mais le concept s’applique plus largement. Nous avons glissé vers une société désynchronisée de la même manière que les gens glissent vers la cohabitation : par des étapes individuellement raisonnables, sans que personne ne choisisse activement ce mode de vie. C’est sans doute en partie pour cela que les événements en présentiel, conférences, concerts, clubs de course à pied et même podcasts en direct, connaissent un véritable essor précisément au moment où les substituts virtuels sont les moins chers et les plus performants. Les gens paient, parfois cher, pour se retrouver dans la même pièce et au même moment que d’autres personnes.
La solution n’est pas d’abandonner la flexibilité. Il s’agit de réintroduire délibérément quelques rythmes partagés dans notre société. Un dîner fixe le mardi soir avec les mêmes personnes. Un cours auquel vous vous rendez tous les jeudis. Un club de course à pied qui se réunit le matin. Une église, une réunion associative, une permanence de bénévolat. La nature spécifique de l’activité importe moins que la qualité qu’elle partage avec les autres : vous la pratiquez en même temps que d’autres personnes qui s’attendent à ce que vous soyez là. S’engager dans un événement collectif ne va pas faire grimper vos indicateurs de productivité personnelle. Mais cela va vous remettre en phase avec les autres. Et le fait d’être en lien avec les autres est l’un des facteurs les plus déterminants du bien-être dont nous disposons. Presque rien d’autre que vous puissiez optimiser ne s’en approche. Comme l’a souligné Robert Putnam dans une phrase restée célèbre : « Vos risques de mourir au cours de l’année suivante sont réduites de moitié en rejoignant un groupe, et des trois quarts en rejoignant deux groupes. »
Les Soviétiques ont mis fin à leur expérience parce que le coût de celle-ci leur apparaissait douloureusement évident. La version que nous menons est plus subtile, car elle prend l’apparence de la commodité, et parce que personne ne l’a jamais proposée depuis une tribune. Nous y avons glissé, et il n’y a pas de dirigeant unique que nous puissions tenir pour responsable de cette décision. Cela signifie que c’est à nous de décider comment en sortir.
- Article issu de TIME US - Traduction TIME France
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