Dans la plupart des cas, la chirurgie ne se limite pas à la pure intervention chirurgicale. Cela peut commencer avec une douleur au genou, une chute, une radio qui annonce une mauvaise nouvelle. Il y a alors de nombreuses décisions à prendre : opérer ou non, choisir le bon chirurgien et la meilleure procédure. Même chose pour le postopératoire, qui se prolonge bien après la chute des derniers points de suture : rééducation, tissu cicatriciel et processus frustrant de guérison. C’est pendant la totalité de cette période, emplie de conversations et de décisions complexes, que l’IA a le pouvoir de transformer la chirurgie.
Dans de nombreuses autres spécialités médicales, l’IA transforme déjà la prise en charge des patients. Aux États-Unis, plus de 80 % des médecins déclarent utiliser des outils d’IA pour vérifier leurs diagnostics, déterminer les posologies, rédiger des notes cliniques, lire des examens d’imagerie et interpréter des résultats d’analyses. De nouveaux programmes aident notamment les médecins à répondre à des questions concrètes par « oui » ou par « non », à automatiser le travail administratif et à synthétiser des informations.
Mais pour tous ces progrès, le domaine de la chirurgie soulève une problématique différente.
Chaque année, plus de 4 millions de personnes perdent la vie au cours du mois suivant une intervention chirurgicale, ce qui fait de la mortalité postopératoire l’une des principales causes de décès dans le monde. Les complications peuvent en effet survenir dans les semaines qui précèdent une opération, lorsque la glycémie, la nutrition et l’anxiété d’un patient peuvent influencer la réaction de leur organisme à la procédure. D’autres encore surviennent pendant le rétablissement, lorsque les rendez-vous de rééducation manqués et les instructions de sortie de l’hôpital mal interprétées ralentissent la guérison. C’est là qu’une IA capable d’aider patients et médecins dans cet intervalle pourrait entrer en jeu et changer la donne bien au-delà d’un robot en salle d’opération.
Quelques modèles d’IA commencent d’ailleurs à relever ces défis. Désormais, des algorithmes sont capables d’identifier les patients présentant le risque de complications le plus élevé avant même qu’ils n’entrent dans le bloc opératoire. Une autre surveille la vitesse de retour à la marche d’un patient qui s’est vu poser une prothèse à la hanche ou au genou dans les semaines suivant l’opération et alerte le médecin si la convalescence prend du retard. Au total, plus de 2 millions de procédures assistées par la robotique sont réalisées chaque année aux États-Unis, sans oublier les simulateurs propulsés par IA qui transforment également la formation des internes.
L’IA pourrait ainsi s’avérer utile de bien d’autres façons, notamment : un outil d’IA capable d’aider les patients à choisir le meilleur chirurgien et la meilleure procédure pour leur cas spécifique et de donner des conseils impartiaux pour peser le pour et le contre de chaque décision. Aujourd’hui déjà, les agents conversationnels contribuent à dédramatiser la chirurgie en apportant un soutien émotionnel et des conseils personnalisés préopératoires et postopératoires. La chirurgie étant une procédure de longue haleine, physiquement éprouvante et souvent irréversible, dont l’issue dépend des soignants, des médecins en rééducation, des chargés de dossiers, des aidants à domicile et de la rigueur des patients eux-mêmes, chacun de ces éléments pourrait être soutenu par l’IA. Pourtant, ce n’est pas encore une réalité.
Nous devons malgré tout faire preuve de prudence. Une étude publiée en 2024 montre que l’IA recommandait souvent des examens de diagnostic différents en fonction de l’origine ethnique et du genre des patients. En chirurgie, ce biais a des répercussions au-delà des populations diagnostiquées, puisqu’il détermine qui se voit proposer une chirurgie, le type d’intervention suggéré ainsi que le type de suivi reçu (durée de la rééducation, rétablissement seul ou accompagné).
Par ailleurs, d’autres questions sont encore en suspens. Lorsqu’un programme d’IA se trompe, qui endosse la responsabilité de l’erreur ? Autre interrogation : l’outil peut déjà contrôler les compétences et les performances des chirurgiens pendant les procédures robotisées, ces données doivent-elles être rendues publiques ? Et enfin, alors que l’IA s’impose dans le domaine de la chirurgie, la prochaine génération de chirurgiens pourrait-elle perdre les compétences que seule l’expérience permet d’acquérir ?
Les ingénieurs et les systèmes de santé qui développent de nouveaux outils d’IA chirurgicale devraient ainsi résister aux sirènes de l’évidence : le bras robotisé capable de mener à bien une procédure en toute autonomie, par exemple. N’oublions pas qu’un travail tout aussi important se joue tous les jours en coulisses, avant qu’un patient n’arrive au bloc, et dans les mois qui suivent son opération. Prévenir ne serait-ce qu’un tiers des complications chirurgicales pourrait aujourd’hui permettre de sauver des millions de vies et d’économiser des milliards.
La prochaine évolution de l’IA chirurgicale ne fera sans doute pas la une des journaux comme un robot capable de retirer une vésicule biliaire. Mais mieux encore, elle pourrait constater les complications chirurgicales de patients avant qu’elles ne s’aggravent, ou pousser d’autres patients à terminer leur rééducation grâce à une application ayant remarqué qu’ils prenaient du retard. Multiplié par les 300 millions de chirurgies réalisées chaque année dans le monde, c’est là que réside véritablement le potentiel de sauver des vies.
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE
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