Si les États-Unis dominent la technologie, l’Europe détient une position unique dans le luxe mondial. France et Italie ne sont plus seulement deux nations proches : elles sont les deux piliers d’un écosystème continental qui oriente la narration et l’attractivité du secteur. Le défi n’est plus seulement de vendre l’excellence, mais de transformer ce leadership en souveraineté industrielle.

S’il est un secteur où l’Europe est leader incontesté, c’est bien le luxe. Non pas par héritage passif, mais par capacité à définir les standards esthétiques mondiaux, à orienter la demande globale et à générer des marges parmi les plus élevées de l’économie internationale. En 2025, le segment des personal luxury goods — mode, maroquinerie, horlogerie, joaillerie, beauté, lunetterie — représente environ 358 milliards d’euros, dont plus de 70 % contrôlés par des groupes européens, majoritairement français et italiens. Ce leadership va bien au-delà de la performance économique : il repose sur le contrôle de l’ensemble de la filière et, par conséquent, sur les règles du secteur.

Deux modèles, une seule filière

L’Italie produit, façonne et incarne : ses districts manufacturiers — de la Toscane à la Vénétie, du Piémont à la Campanie — constituent le savoir-faire artisanal le plus dense au monde. Mais l’Italie, c’est aussi un capital créatif unique porté par des maisons iconiques et indépendantes telles que Valentino, Armani, Cucinelli ou Ferragamo, qui continuent de définir l’élégance mondiale. La France, de son côté, structure et internationalise : LVMH, Kering, Hermès et Chanel portent les marques à l’échelle planétaire et captent des marges extraordinaires. Ensemble, ces deux modèles couvrent l’ensemble de la filière : de l’idéation à la production jusqu’à la construction de l’image. Le “Made in France” et le “Made in Italy” ne sont pas des labels concurrents : ce sont les deux faces d’une même proposition de valeur européenne.

La faille silencieuse : le capital humain

Cette position repose pourtant sur des fondations fragiles. La pénurie de main-d’œuvre spécialisée représente aujourd’hui la menace la plus concrète à la continuité du modèle. En Italie, le déficit estimé en profils techniques et artisanaux dépasse 340 000 unités sur cinq ans ; en France, le besoin non satisfait de « mains d’or » excède 20 000 postes par an.

Cette crise d’attractivité prend racine dans une perception dévalorisée des métiers manuels, trop longtemps jugés précaires ou “pauvres” par les nouvelles générations. Une perception qui, hélas, rejoint parfois la réalité de rémunérations moyennes peu compétitives face au coût de la vie. Parallèlement, le tissu des petites entreprises artisanales — véritable conservatoire du savoir-faire — s’étiole sous le poids d’une pression fiscale excessive et d’une bureaucratie paralysante, poussant de nombreux ateliers à la fermeture faute de rentabilité ou de repreneurs.

Sans réponse décisive, la capacité productive européenne risque une implosion silencieuse — précisément au moment de son expansion maximale. Le vrai positionnement stratégique se défend dans les ateliers, pas seulement dans les conseils d’administration. Il faudra impérativement revaloriser les métiers d’art, investir dans des filières de formation d’excellence et garantir des rémunérations dignes du savoir transmis : telle est la condition sine qua non de tout le reste.

Un Airbus du luxe

France et Italie ont déjà prouvé leur capacité à construire ensemble des champions mondiaux : STMicroelectronics, née en 1987 de la fusion entre l’italienne SGS et la française Thomson Semiconducteurs, est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux des semi-conducteurs. Le luxe offre une opportunité similaire. Une vulnérabilité concrète concerne les plateformes digitales, Farfetch, Net-a-Porter, The RealReal, aux mains d’opérateurs américains qui captent de la valeur dans la filière européenne sans en faire partie. Reprendre ce contrôle, encourager les fusions transfrontalières et construire un district intégré entre Paris et les grands pôles italiens, c’est créer un modèle que ni les États-Unis ni la Chine ne peuvent répliquer. Dans un monde de plus en plus polarisé, l’Europe qui sait défendre ses actifs stratégiques n’est pas celle qui court après la Silicon Valley. C’est celle qui transforme son héritage en rente durable. Le luxe est le territoire où ce projet est déjà une réalité. Il ne manque que la volonté politique de le reconnaître comme tel.

TIME Idées accueille les plus grandes voix mondiales, qui commentent l’actualité, la société et la culture. Nous acceptons les contributions externes. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des rédacteurs de TIME.