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Les imperfections dans l’art à l’ère de l’IA

Debbie Millman est responsable du master en stratégie de marque à la School of Visual Art. Elle anime par ailleurs l’émission « Design Matt ».
Crédit photo : Szilvia Basso | Unsplash
Si vous regardez un tableau de près, vous distinguerez peut-être les traces qui montrent les endroits où l’artiste a changé d’avis. Sous la surface se trouve sans doute une ligne abandonnée, une forme déplacée de quelques centimètres, une couleur modifiée. Une trace d’empreinte se trouve peut-être sur le bord de la toile. Au dos, vous trouverez potentiellement une date, une réparation, des agrafes inégales, une signature, voire le nom d’un précédent propriétaire. Ces marques irrégulières, autrefois accessoires, sont aujourd’hui devenues des preuves à part entière du passage d’un humain.

L’IA peut produire une image en quelques nanosecondes, puis en créer des centaines de variations avant même qu’un peintre n’ait eu le temps de mélanger ses couleurs ou de nettoyer ses pinceaux. Certains résultats sont déconcertants de technique, d’autres suscitent l’incrédulité. Pourtant, leur abondance transforme notre rapport à la nouveauté. Lorsque toutes les idées visuelles peuvent être réalisées à la demande, la nouveauté devient plus facile à produire, mais plus difficile à croire. Ainsi, à l’ère des images sans effort, les imperfections liées à la création d’une œuvre peuvent faire partie intégrante de sa valeur.

La culture visuelle récente apparaît en majorité comme à la fois inédite et familière. Les systèmes génératifs se nourrissent d’immenses archives d’images existantes, puis assemblent des motifs selon des liens statistiques. Leurs créations peuvent étonner, mais la surprise se part systématiquement d’un voile reconnaissable : la lumière cinématographique, l’architecture onirique, le portrait glacé ou la composition étrangement impossible. Mais à force d’être exposés au surréel, nous finissons par nous y habituer.

Une étude présentée à la Conférence CHI 2024 (CHI signifie Human-Computer Interaction : « interaction humain-machine » en français) offre une perspective sur ce phénomène. Les participants qui ont utilisé un générateur d’images par IA lors d’un exercice de conceptualisation visuelle se sont concentrés sur un exemple initial. Ils ont produit moins d’idées, avec moins de variété et d’originalité, que les participants du groupe témoin. Seules 60 personnes ont participé à l’étude, les conclusions doivent donc être interprétées avec des pincettes, mais elles reflètent néanmoins une tendance que les artistes et designers commencent à identifier : un outil conçu pour stimuler l’imagination peut aussi la restreindre en présentant une réponse toute prête, avant de laisser le temps de formuler une idée plus complexe et plus originale.

Face à ce flux d’images lisses, l’art prend une nouvelle dimension. Une œuvre physique nécessite du temps et transmet des émotions : un artiste s’est penché dessus, y a réfléchi, l’a modifiée, a patienté et a finalement décidé de la terminer ou de l’abandonner. Toutes les œuvres d’art sont le produit de décisions souvent chaotiques qui auraient pu prendre de nombreuses directions. L’objet devient alors une preuve d’attention, et l’attention est en passe de devenir l’une des ressources les plus rares.

Des chercheurs ont déjà observé une version de ce nouveau paradigme. Dans le cadre de six expériences impliquant 2965 personnes, les participants ont systématiquement considéré les œuvres présentées comme « créées par IA » comme inférieures aux œuvres « créées par des humains », même lorsque les deux images étaient identiques. La prise de conscience de l’intervention de la machine a modifié la valeur perçue de l’intervention humaine.

Et cette préférence va bien au-delà de l’art. Une étude publiée en 2015 dans le Journal of Marketing a conclu que les individus sont plus attirés par les objets réalisés à la main en partie parce qu’ils estiment que ces derniers recèlent symboliquement l’amour de leur créateur. Les participants projetaient donc une présence humaine imaginaire sur l’objet, exprimée par le temps et le soin perçus comme nécessaires à sa fabrication.

Aujourd’hui, la nostalgie joue un rôle dans l’attrait pour le fait main. Nous projetons les ateliers, les tableaux de réflexion, les vêtements tachés et les outils physiques rendus caducs par la technologie, et oublions souvent le coût et la monotonie exigés par la création. Pourtant, la possibilité d’effacer ou le plaisir de tomber sur un trait de crayon vont au-delà de la simple nostalgie : ces traces nous permettent d’imaginer l’intention et les choix qui les sous-tendent.

L’IA peut bien tenter d’imiter ces traces. Elle peut ajouter une fausse empreinte, inventer des traces d’altération, reproduire un coup de pinceau et générer une image qui semble avoir passé des siècles dans un grenier. Mais bientôt, ces éléments ne prouveront plus rien. La provenance et le processus créatif intelligible gagneront en importance, tandis que l’apparence cessera d’être un gage d’authenticité.

Malgré tout, entre des mains expertes, l’IA peut toujours être un support artistique puissant. La photographie et les outils numériques ont transformé les idées reçues sur le savoir-faire et la paternité des œuvres avant de se faire les vecteurs d’un art extraordinaire. L’IA sera façonnée par des artistes dont les choix sont suffisamment spécifiques pour résister à ses défauts, et ces artistes pourraient créer des œuvres que nous n’imaginons pas encore. L’utilisation d’un outil n’a jamais été le facteur déterminant de la valeur artistique ; la profondeur et les conséquences des décisions restent déterminantes.

Nous abordons une nouvelle période dans laquelle des images lisses et des variations infinies sont disponibles à la demande. Les œuvres qui nous marquent ou que nous collectionnons peuvent être celles qui nous permettent de découvrir les limites d’autrui : le moment où le contrôle a vacillé, où l’artiste a dû se résigner face à l’inachevé.

Notre nostalgie des imperfections provient d’une soif de preuves que la création exige toujours du temps, de l’effort, de l’investissement et, osé-je le dire, de l’amour.

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