Habitué du Festival de Cannes, Salim Kechiouche rejoint cette année le jury des courts-métrages et de la Cinef. Pour TIME France, l’acteur et réalisateur revient sur son parcours et sa préparation pour endosser ce nouveau rôle dans sa carrière.

Révélé à seulement 15 ans devant la caméra, Salim Kechiouche s’est imposé, au fil des décennies, comme l’un des visages singuliers du cinéma français. De La Vie d’Adèle à L’Enfant bélier, l’acteur a traversé les générations et les registres, alternant rôles intenses, cinéma d’auteur et projets plus personnels. Cette année, il franchit une nouvelle étape en rejoignant le jury des courts-métrages et de la Cinef du Festival de Cannes 2026.

Habitué de la Croisette, où il a vécu certains des moments les plus marquants de sa carrière, Salim Kechiouche revient pour TIME France sur son rapport fidèle au Festival, son passage derrière la caméra, son regard sur le court-métrage et les bouleversements traversant actuellement le cinéma français. Entre création, engagement et transmission, il évoque aussi sa trajectoire atypique, façonnée autant par le sport de haut niveau que par le septième art.

Vous avez commencé votre carrière au cinéma à 15 ans, vous en avez aujourd’hui 47. Cette année, vous faites partie du jury des courts-métrages et de la Cinef du Festival de Cannes. Comment vivez-vous cette nouvelle expérience à Cannes ? Comment interprétez-vous votre présence dans ce jury ?

Je suis très content et très honoré. Je suis déjà venu plusieurs fois à Cannes avec différents films, dont mon premier film dans lequel j’ai tourné, il y a bientôt 30 ans. J’étais là également pour la Palme d’or de La Vie d’Adèle (2013) d’Abdellatif Kechiche, qui est un de mes plus beaux souvenirs de Cannes. La projection, la standing ovation, puis le sentiment d’avoir fait un film qui allait bouleverser cette édition-là du Festival de Cannes étaient extraordinaires. J’entretiens donc un rapport de fidélité avec le Festival de Cannes.

Être invité du côté du jury m’honore tout particulièrement parce que je suis passé dernièrement derrière la caméra, en réalisant un long-métrage et un court-métrage. Je sais ce que demande la réalisation d’un court-métrage et j’ai hâte de voir le nouveau cinéma de demain. Le court-métrage est un espace très libre parce qu’il y a beaucoup plus de contraintes financières. Je suis très content d’être là et très curieux.

Votre rôle, pour le Festival, est de décerner la Palme d’or du court-métrage et les 3 prix de la Cinef. Au total, 29 films sont en compétition. Quelles qualités sont indispensables, selon vous, pour obtenir le trophée ? Comment une œuvre parvient-elle à vous toucher et à vous émouvoir ?

Je réagis beaucoup avec les émotions et les sentiments, et c’est parfois difficile à exprimer intellectuellement. Ensuite, le jury est composé de plusieurs membres aux sensibilités différentes. J’ai déjà été juré et je sais que, parfois, je suis étonné de savoir qu’untel n’a pas été ému là où je l’ai été. Cela ne concerne pas que l’émotion, je parle aussi du rire, de l’humour, de la profondeur, de l’intelligence de quelque chose.

Après, il y a le côté technique, que je trouve moins intéressant. J’accorde davantage de crédits à la sincérité, au propos et à la beauté du geste.

Par rapport à un film de longue durée, quels sont les atouts (et les contraintes) d’un court-métrage, selon vous ?

Je dirais qu’il y a une plus grande liberté parce qu’il n’y a pas toutes les contraintes financières ni tous les intervenants qui viennent fourrer leur nez comme dans les longs-métrages. Le court-métrage peut s’exprimer sur le sujet qu’il souhaite. La contrainte repose sur la durée, puisqu’il faut installer une histoire en 15-20 minutes, ce qui est compliqué. Il faut vraiment qu’il y ait une idée forte, et c’est un exercice un peu difficile.

Vos journées en tant que membre du jury doivent être très chargées. Pouvez-vous nous décrire un peu comment se déroule une journée dans la peau de Salim Kechiouche pendant le Festival ?

Tout va commencer ce mardi 19 mai. Je n’ai vu, pour l’instant, aucun court-métrage. Je vais vivre une course folle jusqu’à la fin, nous allons regarder plein de films dans la journée. Je veux garder mon esprit et mon cerveau frais pour tous les films afin de mieux les apprécier. Je n’ai même pas envie de les juger, mais de les apprécier, avec les mêmes chances pour tous. Je ne veux pas, à un moment donné, dire que tel court-métrage m’a moins plu parce que j’étais fatigué, par exemple. Je vais essayer de garder ma concentration et de prendre des notes.

Au-delà de votre casquette de juré, vous êtes en ce moment à l’affiche de L’Enfant bélier, réalisé par Marta Bergman. Vous y interprétez un policier qui commet une bavure policière auprès d’un couple de migrants. Pourquoi avoir accepté ce rôle ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire ?

Cette histoire m’a touché parce qu’elle traite de personnes dont on ne parle pas beaucoup au cinéma. Il y a peut-être eu des documentaires comme L’Histoire de Souleymane, qui a eu du succès il n’y a pas longtemps en France, et j’avais été frappé qu’on puisse mettre un visage sur ces personnes-là.

C’était aussi un challenge, en tant qu’acteur, d’endosser le mauvais rôle, celui du flic, en cherchant à lui donner une humanité. Je voulais entrer dans la profondeur d’un état post-traumatique quand on commet une bavure : une erreur irréversible après avoir enlevé la vie de quelqu’un.

L’Enfant bélier s’inspire d’une histoire vraie, survenue en 2018 en Belgique. Comment se prépare-t-on pour jouer dans un tel film ? Y a-t-il une approche différente de celle d’un long-métrage purement fictionnel ?

On a justement essayé de s’éloigner de la réalité et de faire une vraie fiction. Là où nous étions vraiment très précis, c’est au niveau de la formation en étant au plus près de la police. Nous avons fait une formation avec eux pour atteindre une forme de véracité, être beaucoup documentés et être au plus vrai possible, tout en restant dans une fiction. Nous ne sommes pas dans la reconstitution d’un fait réel.

En 2023, vous réalisiez votre premier film, L’Enfant du paradis. C’était une ambition que vous nourrissiez depuis le début de votre carrière. Avec le recul, comment avez-vous vécu cette expérience ? Et prévoyez-vous de reprendre la casquette de réalisateur ?

Je suis en train de tout faire pour la retrouver, mais c’est long. J’avais fait mon premier film en indépendant, à l’arrache, avec très peu de moyens. C’était super, mais j’essaie cette fois de le faire de manière beaucoup plus académique. Je me rends compte que ça prend vachement de temps : il faut être patient pour être réalisateur. Il est vrai que la casquette de réalisateur remplit beaucoup d’espace dans ma personne. Maîtriser le sujet, être un peu le chef d’orchestre… c’est une expérience que j’ai envie de réitérer. Je suis donc très content d’être acteur, et quand on me propose de beaux rôles, je suis le plus heureux du monde.

Avant votre carrière au cinéma, vous étiez champion de France de kick-boxing et champion de muay-thaï. Vos capacités dans les arts martiaux ont-elles aidé, d’une manière ou d’une autre, votre carrière d’acteur ?

Dans ma carrière d’acteur, c’est sûr, et même dans ma vie de tous les jours. Ça apporte déjà une rigueur physique, intellectuelle, morale… tout ce qu’on veut. Le côté physique est très important : je trouvais qu’aux États-Unis, on avait beaucoup plus ces espèces d’acteurs physiques et performants. Il me semblait nécessaire, et ça m’a aidé dans plein de rôles, de faire des rôles plus physiques. Le sport à haut niveau donne forcément un cadre, mais il faut aussi nourrir son esprit, cultiver son intellect, et l’un ne va pas sans l’autre.

Le monde du cinéma français a connu un gros coup de massue, ces derniers jours, avec Canal+ qui a annoncé ne plus vouloir travailler avec les 600 signataires d’une tribune contre Vincent Bolloré. Quel regard portez-vous sur cette décision ?

C’est mon métier, donc évidemment que ça me touche. Dans toute démocratie, on a le droit d’exprimer ses idées, et de ce que j’ai lu, cette pétition cherchait juste à dire de faire attention au risque d’un monopole sur les idées dans le cinéma. On a besoin d’être rassurés, nous les artistes, quant à notre liberté.

Je trouve que la réaction de Canal+ est un peu forte : j’ai l’impression d’être dans un mauvais film, où on parle du maccarthysme, de la liste noire du cinéma et d’Elia Kazan, dont le nom reste associé à cette période où Hollywood s’est déchiré autour des soupçons de communisme et des dénonciations devant la commission des activités anti-américaines. Tout ça me rappelle des heures sombres, et je n’ai pas envie de croire qu’on vit ça aujourd’hui dans ce pays. J’espère que Canal+ va garder sa capacité de création et que les artistes vont garder leur liberté, parce que c’est très important et fragile.

Il y a eu des choses tragiques dans le passé de la France, sur la colonisation, etc., mais il y a eu beaucoup de choses belles aussi, et on arrive à dépasser en étant tous ensemble. Unis, on arrive à faire de super belles choses.

Quels nouveaux projets vous animeront après le Festival de Cannes ?

Après ces journées folles, je vais retourner à l’écriture, parce que je développe des projets. J’ai des projets de films en tant qu’acteur, donc je vais continuer à travailler sur mes futurs rôles. Je vais aussi m’occuper de ma famille, de moi, et puis c’est bientôt l’été, donc… je ne sais pas. Entre faire un beau film ou partir en vacances, je vais faire un beau film.