Film d'ouverture du 79e Festival de Cannes, La Vénus électrique plonge dans le Paris de 1928 : fausse voyante, peintre en deuil et galeriste opportuniste. Pierre Salvadori signe une comédie lumineuse et attachante, portée par un trio formidable, mais qui retient parfois son propre vertige.

Chez Pierre Salvadori, le mensonge n’est jamais un vice : c’est un moteur romanesque. Une manière de déplacer les êtres hors de leur condition, de les pousser vers une autre version d’eux-mêmes. Avec La Vénus électrique, film d’ouverture du 79e Festival de Cannes, le cinéaste signe son 11e long métrage en 34 ans de carrière et sans doute son œuvre la plus baroque : un conte mélancolique et lumineux qui transpose son goût du quiproquo dans le Paris populaire des années folles. Un projet ambitieux, pas toujours à la hauteur de ses promesses.

Nous sommes en 1928. Antoine Balestro (Pio Marmaï), jeune peintre à succès, s’enfonce dans le deuil depuis la mort de son épouse. Son galeriste Armand (Gilles Lellouche), inquiet de voir sa poule aux œufs d’or incapable de reprendre les pinceaux, orchestre une étrange supercherie : faire croire au peintre qu’il communique avec sa femme défunte grâce à Suzanne (Anaïs Demoustier), petite foraine endettée devenue médium improvisée après s’être glissée dans une roulotte pour y voler de quoi manger. Très vite, les fausses séances spirites deviennent un commerce florissant. Et, fatalement, les sentiments s’en mêlent.

La vénus électrique ou la mécanique du mensonge

Le film épouse parfaitement les lois de la screwball comedy, ce genre hollywoodien des années 30 dont le nom vient d’une balle de baseball à trajectoire imprévisible, où tout déraille avec grâce : les conversations bifurquent, les hiérarchies sociales vacillent, les désirs se déplacent à toute vitesse. Admirateur revendiqué de Lubitsch, Wilder et Blake Edwards, Salvadori retrouve ce qu’il aime depuis toujours : les imposteurs magnifiques, les situations impossibles dont naît une vérité émotionnelle inattendue. Le scénario, co-écrit avec Benjamin Charbit et Benoît Graffin à partir d’une idée originale de Rebecca Zlotowski et Robin Campillo, offre à cette mécanique une précision d’horloger. Peut-être même un peu trop : on sent parfois la construction davantage que le souffle.

Derrière l’élégance du dispositif affleure une immense tendresse pour les personnages. « Je n’ai jamais filmé de personnages que je n’aimais pas », confie le réalisateur. Anaïs Demoustier, formidable de fragilité nerveuse, transforme Suzanne en héroïne de fortune, menteuse malgré elle, toujours au bord de l’effondrement. Gilles Lellouche apporte au galeriste manipulateur une humanité bourrue et mélancolique qui empêche le personnage de basculer dans le cynisme. Quant à Pio Marmaï, à sa quatrième collaboration avec Salvadori, il compose un artiste lunaire et enfantin, perdu dans ses fantômes autant que dans son désir de croire.

Un Paris de velours et d’électricité

C’est aussi le premier film d’époque de Salvadori, et cette plongée dans le Paris des foires, des voyantes et des cabarets lui permet de déployer un imaginaire inédit. Tout scintille ici. Les lumières dorées, les rideaux de velours, les objets mécaniques, les enseignes électriques, les costumes de Virginie Montel fabriquent un monde presque tactile, visuel, émotionnel et sensoriel à la fois. Impossible de ne pas penser à Jean-Pierre Jeunet devant cette manière de faire clignoter les décors et pétiller les visages.

Mais là où Jeunet pousse souvent le merveilleux jusqu’à l’abstraction, Salvadori reste ancré dans une réalité sociale discrète : dettes, solitude, besoin d’amour ou de reconnaissance. Ce cadre enchanteur est aussi, hélas, ce qui finit par corseter le film : à trop soigner le décor, Salvadori laisse parfois s’échapper l’ivresse.

Car une fois la mécanique des faux-semblants installée, la fable devient prévisible. On aurait aimé davantage de ruptures, de vitesse, d’accidents, que le film ose se perdre lui-même dans sa propre poésie du faux. À force de délicatesse, La Vénus électrique retient son vertige là où on l’attendait libéré.

Reste un cinéma devenu rare : un cinéma de studio à la française, sophistiqué sans être démonstratif, sentimental sans cynisme, où les mensonges révèlent paradoxalement les êtres à eux-mêmes. Un beau film, indéniablement. Mais un film qui, comme ses personnages, n’ose pas tout à fait sauter le pas.

La Vénus électrique, de Pierre Salvadori. Avec Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Pio Marmaï, Vimala Pons. En salle le 12 mai 2026. Film d’ouverture du 79e Festival de Cannes.