En réaction à une tribune fustigeant l'emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma, signée par plus de 600 professionnels du secteur, Canal+ a choisi la riposte frontale. Le premier financeur du cinéma français a annoncé, ce 17 mai 2026, ne plus souhaiter que la chaîne travaille avec les signataires de ce texte.

Après la presse écrite, la télévision, la radio, et le monde de l’édition avec la retentissante affaire Grasset, le cinéma français a, à son tour, été appelé à la barre d’une guerre idéologique et financière. Lors du 79e Festival de Cannes, une tribune réunissant des centaines de professionnels du grand écran a dénoncé l’emprise grandissante du milliardaire Vincent Bolloré sur l’industrie. En réponse, le patron de Canal+, premier financeur privé du cinéma hexagonal, a dû faire face à cette fronde en prononçant une sentence d’une brutalité rare : il ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune. Une menace de boycott assumée, qui ébranle les fondations d’un écosystème culturel déjà sous très haute tension.

Le verdict du brunch des producteurs

Après les bouleversements médiatiques qui ont secoué l’empire de Vincent Bolloré, Maxime Saada, président du directoire de Canal+, a dû faire face à une série de critiques formulées par plus de 600 professionnels du cinéma. « Avez-vous une volonté de contrôle idéologique ? », semblait s’enquérir la profession au début de ce qui s’apparente à un contre-interrogatoire public par voie de presse.

« J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix », a répondu Maxime Saada, dont le groupe audiovisuel est aujourd’hui accusé d’être au cœur de la stratégie d’influence idéologique du milliardaire breton.

S’il est unanimement salué pour son rôle historique de premier financeur du septième art tricolore, le dirigeant traîne aussi, par association, la réputation controversée de son actionnaire principal auprès de nombreux artistes et collaborateurs. Lors du traditionnel « brunch des producteurs » organisé ce 17 mai sur la Croisette, Maxime Saada ne s’est pas dérobé devant l’adversité. Au contraire, le président du directoire a brandi une mesure de représailles d’une ampleur inédite : « En conséquence, je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition ». La conclusion de cette prise de parole marque une étape décisive dans l’économie du secteur et pourrait influencer directement les centaines de producteurs qui dépendent de la chaîne pour boucler les budgets de leurs futures œuvres.

Une « prise de contrôle fasciste » redoutée

« Êtes-vous des crypto-fascistes ? », a semblé accuser en creux la tribune publiée dans le journal Libération, ce à quoi le PDG de Canal+ a répondu, toujours aussi inflexible sur sa ligne de conduite : « Eh bien, moi, je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste, … la limite, pour moi elle est là ». Initié par le collectif « Zapper Bolloré », ce texte frondeur rassemble des noms prestigieux, allant de Juliette Binoche à Swann Arlaud, en passant par Adèle Haenel, Blanche Gardin, Jean-Pascal Zadi, Raymond Depardon, ou encore la cinéaste Sepideh Farsi. Ces signataires ont frontalement accusé le magnat breton de mener un projet civilisationnel réactionnaire.

« En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », ont-ils écrit, inquiets de l’emprise grandissante de l’extrême droite.

Ce qui cristallise particulièrement les craintes de la filière, c’est la stratégie de concentration verticale du groupe, avec la volonté affichée de Canal+ de s’emparer à terme de la totalité du capital d’UGC, le troisième réseau de salles de cinéma en France. Alors que Canal+ a annoncé son entrée en négociations exclusives pour acquérir 34 % du capital en septembre dernier, le groupe espère en prendre le contrôle à partir de 2028. Le monde du cinéma craint ainsi que Vincent Bolloré ne soit bientôt en position dominante pour contrôler une large partie de la chaîne de fabrication des films, de la première ligne du scénario jusqu’à leur exploitation en salle et leur diffusion à la télévision.

Un questionnement sur l’impensé politique

« Menacez-vous l’indépendance de la création ? », a ensuite poursuivi le collectif dans un communiqué réagissant à l’ultimatum de Maxime Saada, ce à quoi la chaîne oppose régulièrement la myriade de films d’auteur soutenus par ses soins chaque année. « Ce n’était pas notre cible », a repris en substance le collectif « Zapper Bolloré », arguant fermement qu’il n’avait jamais visé ni incriminé le travail des équipes opérationnelles de Canal+. Après un moment de stupeur sur la Croisette, le cinéaste Arthur Harari, signataire de la tribune et en lice pour la Palme d’or avec L’Inconnue, a fini par concéder : « Je pense qu’il faut juste nommer les choses plutôt que de les laisser comme une espèce d’impensé ». Le réalisateur assume ainsi un questionnement nécessaire sur la dimension ouvertement politique du groupe Bolloré, tout en récusant la moindre critique à l’encontre des salariés de la chaîne.

Pourtant, cette mobilisation anti-Bolloré est loin de faire l’unanimité parmi les créateurs, et la riposte de Canal+ divise profondément une profession où la chaîne pèse à elle seule pour 43 % des apports de tous les diffuseurs. Le réalisateur Pierre Salvadori, dont La Vénus électrique était projeté en ouverture du festival, a précisé que des garanties d’indépendance existaient encore, et que tant qu’il ne se sentait pas trahi sur ce point, il était « à l’aise ». De même, la réalisatrice Charline Bourgeois-Tacquet a fait valoir qu’elle avait pu financer sans la moindre censure son film La vie d’une femme, traitant de la crise des hôpitaux et d’une romance lesbienne.

Selon de nombreux observateurs de l’industrie, cette controverse idéologique masque une réalité plus abrupte : la baisse purement comptable des investissements de Canal+. Mécontent d’un accord sur la chronologie des médias avantageant son concurrent Disney+, le groupe a considérablement réduit son enveloppe allouée au cinéma, avec un engagement minimal de 480 millions d’euros entre 2025 et 2027 : 150 millions en 2025, 160 millions en 2026 et 170 millions en 2027, contre environ 200 à 220 millions d’euros par an auparavant. Cette baisse budgétaire, ajoutée à l’entrée en scène d’acteurs comme Amazon Prime Video, place la filière dans une très grande fragilité.

L’échiquier politique s’enflamme face au boycott

Face à ce qui s’apparente à la constitution d’une liste noire de 600 noms, dans une situation différente de la crise chez Grasset, où des auteurs menaçaient eux-mêmes de quitter la maison, l’arène politique s’est empressée de se saisir du dossier. À gauche de l’échiquier, les condamnations sont unanimes. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a fustigé sur le réseau X une extrême droite qui « n’a jamais aimé la liberté, ni la création », faisant volontiers le lien avec la proposition du Rassemblement national de privatiser l’audiovisuel public. La députée Insoumise Clémence Guetté a accusé Vincent Bolloré de s’attaquer méthodiquement à la liberté du cinéma après la télévision et l’édition, réclamant avec force le « démantèlement de l’empire médiatique Bolloré ». L’écologiste Marine Tondelier craint pour sa part que cette « terreur » imposée et ces méthodes d’intimidation ne découragent les prises de position et ne deviennent insidieusement la norme. Enfin, la députée européenne Emma Rafowicz a rappelé dans Le Monde que l’art demeurait une arme de défense majeure de la démocratie face au « front réactionnaire ».

À l’inverse, cette intransigeance patronale trouve aussi des défenseurs de poids. David Lisnard, le maire de Cannes et membre du conseil d’administration du Festival, a volé au secours de Canal+, qualifiant l’attitude des signataires d’« infondée », « souvent ingrate » et « un peu masochiste ». Pour l’élu, il est naturel que celui qui se fait dénigrer soit tenté, à son tour, de « zapper » ses opposants. De son côté, Maxime Saada a habilement pris soin de se poser en protecteur de l’exception culturelle française en réaffirmant publiquement son soutien « résolu » au Centre national du cinéma (CNC), une institution pourtant régulièrement ciblée par le Rassemblement national.

Cet échange houleux, dont les retombées marqueront indéniablement l’histoire récente de l’industrie culturelle française, force chaque maillon du cinéma à se positionner, tiraillé entre ses convictions morales et la nécessité vitale de financer ses œuvres. Dans les mois à venir, l’application concrète de cette redoutable liste noire dictera le destin de centaines de professionnels, et pourrait diviser de manière irrévocable le cinéma français entre ceux qui choisiront le guichet Bolloré et les autres.