Du caftan inscrit à l'UNESCO aux studios de jeux vidéo en construction à Rabat, le Maroc réinvente son rapport à la culture. Invité d'honneur du Festival de l'histoire de l'art de Fontainebleau, du 5 au 7 juin 2026, le Royaume s'y présente avec une ambition qui dépasse largement la vitrine patrimoniale. Entretien avec Mohammed Mehdi Bensaid, ministre de la Culture.

À Benguérir, au cœur du désert marocain, un campus pousse dans la chaleur. L’Université Mohammed VI Polytechnique ressemble à une ville dans la ville : labos de recherche, espaces dédiés à l’intelligence artificielle, étudiants qui circulent entre des bâtiments conçus pour durer. Dans les couloirs, dans les salles de réunion, deux mots reviennent comme un refrain : capital humain, temps long. Ce n’est pas un campus de mode, ni un campus culturel. Mais c’est peut-être là que se comprend le mieux ce que le Maroc est en train de construire.

Quelques semaines plus tard, à Fontainebleau, le Royaume sera l’invité d’honneur du Festival de l’histoire de l’art, du 5 au 7 juin 2026. Conférences sur les médinas, la calligraphie, le caftan, les arts de l’Islam : le programme est dense. Mais derrière cette vitrine patrimoniale, c’est une tout autre ambition qui se dessine.

“La culture sert de soft power à travers le monde”

Le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, la formule sans détour : « La stabilité du Maroc est évidemment un atout. Elle permet, sous l’impulsion de Sa Majesté le roi Mohammed VI, d’inscrire les politiques publiques dans la durée, d’anticiper les transformations économiques et technologiques et de mener des projets qui nécessitent parfois dix ou quinze ans avant de produire tous leurs effets. »
C’est une phrase qu’on entend rarement dans la bouche d’un ministre de la Culture. Elle dit quelque chose de précis : que le développement culturel est ici traité comme une politique industrielle, avec ses horizons, ses cycles, ses paris sur l’avenir.La preuve par les chantiers en cours. Chellah à Rabat, Volubilis, la cité portugaise d’El Jadida, les ensembles historiques de Marrakech : des programmes de restauration patrimoniaux d’une ampleur inhabituelle. À Casablanca, la pression immobilière menace un patrimoine Art déco qui participe pourtant à l’identité de la ville, et le ministère s’en préoccupe. Pour Bensaid, ces investissements ne relèvent pas de la nostalgie. Ils participent d’une stratégie économique : tourisme culturel, valorisation des territoires, emplois locaux.

Les industries culturelles et créatives représentent 2,7 % du PIB marocain 

Mais c’est sur un autre terrain que le projet marocain surprend davantage.« La culture sert de soft power à travers le monde. C’est de la diplomatie culturelle », affirme le ministre. « Mais c’est aussi aujourd’hui une industrie à part entière. »

Et il va plus loin : « Le partenariat entre le Maroc et la France est plus que jamais un modèle pour un monde troublé, et la diplomatie culturelle rappelle à une humanité confrontée à des défis multiples que la créativité est la clef d’un avenir pacifié. »

Les chiffres donnent du poids à la formule. Les industries culturelles et créatives représentent désormais 2,7 % du PIB marocain et près de 140 000 emplois. L’objectif est de porter cette part à 5 % d’ici 2030, un niveau comparable à ce que représente le secteur dans certaines économies européennes matures.

Parmi les projets les plus inattendus : Rabat Gaming City, un cluster dédié à l’industrie du jeu vidéo, conçu pour capter des entreprises internationales et former une génération de développeurs marocains. Le pays qui exportait des tapis et des films de studio cherche désormais à exporter des univers.

« Nous avons besoin de nouveaux imaginaires », dit Bensaid. « Sur les dernières années, nous avons beaucoup consommé d’imaginaires occidentaux. Aujourd’hui, les citoyens ont ce besoin d’aller vers d’autres imaginaires. »

Le modèle qu’il cite : « On peut marquer l’évolution par l’exemple du cinéma coréen, qui commence à avoir une influence internationale, que ce soit sur le volet cinématographique, mais aussi dans le gaming, dans la musique. Ce sont des imaginaires aujourd’hui qui sont recherchés. » Ce que Séoul a construit en deux décennies, Rabat voudrait en tracer la version marocaine, ancrée dans d’autres héritages, portée par d’autres voix.

Des artistes comme ambassadeurs

Ces voix ont des noms. À Fontainebleau, le chorégraphe Fouad Boussouf présentera Näss : sept danseurs, hip-hop et rituels marocains, transe et acrobatie. Son travail ne choisit pas entre les traditions et la modernité : il les fait coexister dans les mêmes corps. À Venise, pour la première fois, le Maroc occupera un pavillon national à l’Arsenale. L’artiste Amina Agueznay y présentera Asǝṭṭa, une installation monumentale construite avec plus de cent vingt artisans, explorant la mémoire du tissage et la transmission des savoir-faire des femmes marocaines. Une œuvre qui a nécessité des années de travail collectif : du temps long, là encore.

Le caftan, lui, vient d’être inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2025. Entre cette reconnaissance et les studios de jeux vidéo en construction, la ligne directrice est la même : une culture pensée à la fois comme héritage et comme ressource.
Bensaid résume sa philosophie avec une formule qu’il répète souvent : « Pour nous, la culture, c’est un service public, mais aussi une économie, une industrie. »
Ce que cette définition implique, c’est que la question culturelle rejoint celle de l’emploi, de la formation et de l’inclusion. « Plus nous réussirons à développer cette industrie, plus nous réussirons aussi à servir la culture comme bien commun à tous et comme service public destiné justement aux jeunes et aux moins jeunes. »
À Fontainebleau, le Maroc viendra raconter son histoire. Mais ce que le Royaume expose aujourd’hui, c’est peut-être surtout une conviction : que la culture n’est plus seulement un héritage à préserver, mais l’une des infrastructures stratégiques de son avenir.