La fondation Maeght - première fondation privée d’Art moderne et contemporain – nichée à Saint-Paul-de-Vence, est dirigée par Isabelle Maeght. La petite fille des fondateurs revient sur la vocation de ce lieu, devenu incontournable, où les plus grands artistes ont laissé leur empreinte.

Quel est le déclic qui a poussé vos grands-parents à créer la Fondation ?
C’est avant tout un drame familial : la mort de mon oncle, emporté par une leucémie à l’âge de douze ans. Mes grands-parents avaient acheté ce terrain, composé d’une cinquantaine de parcelles, pour qu’il puisse mieux respirer. Ils pensaient que cet endroit, situé en hauteur, lui offrirait un meilleur cadre de vie. Malheureusement, cela n’a pas suffît. À cette époque, ils dirigeaient la plus grande galerie d’art moderne au monde. Après ce drame, ils ont pris une décision radicale : tout arrêter. Leurs amis artistes – Miró, Giacometti, Calder, Chagall, Braque, Kelly, entre autres – leur ont alors dit : « Faites quelque chose pour nous, les artistes modernes. Nous en avons assez d’être exposés dans des hôtels particuliers, entourés de moulures. Nous voulons des murs blancs, de la lumière, un lieu pensé pour notre art. » Fernand Léger leur a conseillé d’aller visiter les fondations américaines. Ils sont partis les découvrir et, de ce voyage, est née l’idée de créer la Fondation Maeght.
Cette fondation est donc née d’un drame, mais aussi de la volonté des artistes .

Au départ, il s’agit donc plus d’un lieu de vie conçu pour les artistes qu’un musée ?
Il ne devait absolument pas s’agir d’un musée ouvert au public. L’idée était de créer un lieu de rencontres où les artistes pourraient se retrouver : poètes, musiciens, danseurs, sculpteurs… Tous les arts devaient dialoguer naturellement. Mais dès le lendemain de l’inauguration, tout a changé.
Nous étions partis en famille à Porquerolles. À l’époque, il n’y avait que deux téléphones sur l’île. La postière est arrivée en criant : « Monsieur, vite au téléphone ! Il y a un drame ! » Mon grand-père s’est précipité. Ma grand-mère lui a alors dit : « Tu as une file d’attente interminable devant la Fondation. Les gens veulent entrer. Reviens vite.» Nous avons immédiatement fait demi-tour. En attendant notre retour, ma grand-mère avait installé une simple table de bridge, une chaise et un parasol. Elle vendait des billets à un prix très modique. Un mois plus tard, la caisse était faite.

Ce qui a dû foncièrement changer la nature du lieu…
Oui et très vite une autre idée s’est imposée : créer un café. Ma mère et ma grand-mère en avaient assez d’avoir vingt personnes à déjeuner puis vingt autres à dîner à la maison. Elles ont alors appelé Alberto et Diego Giacometti en leur expliquant vouloir créer un endroit où l’on puisse simplement boire un verre, manger une salade, discuter tranquillement.
Le café a vu le jour en un mois. Nous sommes ainsi devenus le premier musée à posséder un véritable café. Aujourd’hui cela paraît évident, mais à l’époque c’était une révolution.

 

« Chez nous, les artistes entraient dans la famille. Si nous ne les considérions pas comme des membres de la famille, il était impossible de travailler avec eux »

 

Les liens entretenus par votre grand-père, Aimé Maeght, avec les artistes étaient-ils différents de la relation classique entre un galeriste et ceux qu’il expose ?
Complètement. Chez nous, les artistes entraient dans la famille. Si nous ne les considérions pas comme des membres de la famille, il était impossible de travailler avec eux. Miró était presque un troisième grand-père. J’avais une immense affection pour Braque. Calder faisait lui aussi partie de la famille. L’été, les maisons de la propriété étaient pleines. Nous étions une bande d’enfants. Il y avait les neuf enfants de Chagall, les petits-enfants de Miró, les familles des artistes…Il n’y avait aucune frontière entre la vie familiale et la création artistique.

La Fondation semble avoir été pensée avec la nature, les deux semblent indissociables l’un de l’autre.
Je crois que c’est ce qui raconte le mieux l’esprit de la Fondation. Lorsque vous regardez le bâtiment imaginé par Josep Lluís Sert, vous comprenez immédiatement que l’architecture fait partie intégrante de l’œuvre. Les arbres, les pins, la lumière, les restanques : rien n’a été considéré comme un simple décor.
Pendant la construction, seuls onze pins ont été abattus. Sert a fait tourner les murs autour des arbres plutôt que de couper les arbres pour construire les murs. C’est une philosophie qui résume parfaitement le projet.
Il en va de même pour le Labyrinthe de Miró. Il épouse complètement le relief naturel du terrain. À l’origine, il y avait ici des cultures d’artichauts et d’oliviers, organisées en restanques. Miró a choisi de respecter ce paysage au lieu de le transformer. Sert a fait exactement la même chose avec le bâtiment. C’est ce qui rend ce lieu si particulier qui est ouvert.

fondationmaeght photoolivieramsellem archivesfondationmaeght 1 Isabelle Maeght, le sens de la famille
La fondation Maeght où sont exposées les oeuvres de Giacometti. crédit@OlivierAmsellem

Cette ouverture permanente induit-t-elle certaines contraintes ?
À la Fondation, il n’y a finalement que deux interdictions : toucher les œuvres et marcher sur les pelouses. Pour le reste, chacun est libre de vivre le lieu comme il le souhaite. Si quelqu’un a envie de faire une sieste dans le Labyrinthe, de passer deux heures à la librairie, de boire un café ou même de commencer sa visite par la fin de l’exposition, il en a parfaitement le droit.
Nous n’avons jamais voulu créer un lieu où l’on dise sans cesse aux visiteurs ce qu’ils doivent faire.À l’entrée de la Fondation se trouve une mosaïque de Chagall intitulée Les Amoureux. C’est le portrait de mes grands-parents et c’est aussi la première mosaïque réalisée par Chagall. Elle regarde vers l’entrée, comme pour souhaiter la bienvenue à chacun.

« Faire venir une œuvre du monde entier reste possible, mais cela s’accompagne désormais de conditions extrêmement strictes »

 

Une anecdote qui en dit long sur ce lieu ?
Je repense souvent à la tempête de 1999 qui s’est abattue sur la France et où tous les arbres sont tombés. Tout le monde assurait qu’il fallait couper ce qui restait. Mon père a refusé, il faisait remarquer qu’aucun arbre n’était tombé sur les bâtiments ou sur les œuvres. Il a donc décidé de tous les redresser. C’était un chantier complètement fou. Avec les grues, les arbres ressemblaient à un immense jeu de mikado. Nous étions dessous à essayer de remettre ces pins debout, comme on redresserait un bonsaï géant.
Et nous avons réussi à sauver une trentaine d’arbres. Seulement deux sont morts. Depuis, j’ai toujours eu le sentiment qu’il existait une forme de bouclier d’amour autour de la Fondation.

Y a-t-il un artiste qui occupe une place à part pour vous et votre famille ?
Ils sont tous importants. Il est évident que Miró occupe une place immense. Le Labyrinthe est indissociable de la Fondation et nous conservons plus de 3 000 de ses œuvres.
Mais Giacometti est essentiel. Braque aussi. Chagall également. Ce qui est extraordinaire, c’est que soixante ans après la création de la Fondation, nous entretenons toujours des liens très étroits avec leurs familles. Lorsque nous préparons une exposition, je peux appeler la famille Bonnard, la famille Matisse, la famille Kelly, la famille Chagall…
Les choses sont simples parce que nous nous connaissons depuis toujours. Je ne dis pas que monter une exposition est facile, mais les relations humaines, elles, le sont. Il n’y a pas de faux-semblants. Il y a quelques jours encore, j’étais au téléphone avec la petite-fille de Chagall ainsi qu’avec la fille de Picasso. Je décroche mon téléphone et je dis simplement : « Dis-moi ma chérie, qu’est-ce que tu peux nous prêter ? » C’est une histoire d’amitié, de confiance et de fidélité qui dure depuis plusieurs générations.

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Les jardins de la Fondation Maeght crédit@OlivierAmsellem_ArchivesFondationMaeght

La Fondation a récemment célébré ses 60 ans. Quel a été son plus grand changement depuis son ouverture en 1964 ?
Sans doute le fonctionnement des musées. Aujourd’hui, lorsqu’on organise une exposition, les contraintes sont infiniment plus nombreuses qu’à l’époque de mes grands-parents. Faire venir une œuvre du monde entier reste possible, mais cela s’accompagne désormais de conditions extrêmement strictes. On nous impose des exigences de conservation très précises : une lumière particulière, une température contrôlée, parfois même un gardien dédié à une seule œuvre. Toutes ces contraintes sont devenues incontournables. À l’époque de mes grands-parents, tout était beaucoup plus spontané. Aujourd’hui, le monde des musées s’est considérablement professionnalisé et, avec cela, les procédures se sont multipliées.

À l’inverse, qu’avez-vous tenu à préserver ?
L’esprit. C’est probablement la chose la plus importante. Nous avons toujours voulu préserver l’état d’esprit dans lequel cette Fondation a été créée. Lorsque j’accroche une œuvre, je me pose souvent la même question : « Qu’est-ce qu’ils en penseraient ? Est-ce qu’ils me féliciteraient… ou est-ce qu’ils me fusilleraient ? » Beaucoup de musées changent régulièrement de direction ou de conservateur. Chaque nouvelle équipe apporte sa propre vision et, parfois, l’identité du lieu finit par s’effacer. Chez nous, cela n’arrivera jamais.