Dans le monde entier, les gens font de moins en moins d’enfants, et pas toujours par manque d’envie.
En moyenne, selon l’ONU, le taux de fertilité international a chuté de moitié par rapport aux années 1960 pour tomber sous le « seuil de remplacement » nécessaire pour conserver la population actuelle dans la plupart des pays.
Dans ce contexte de déclin historique, le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) a publié un rapport en juin dernier concluant qu’environ 20 % des adultes en âge de procréer, issus de 14 pays, estiment qu’ils ne pourront pas avoir autant d’enfants qu’ils le souhaiteraient. Selon le rapport, le principal facteur responsable n’est pas l’infertilité, mais plutôt les contraintes financières, les obstacles à la fertilité ou aux soins médicaux liés à la grossesse et l’angoisse concernant l’état de la planète, autant d’éléments qui peuvent limiter la fertilité et les choix reproductifs.
« De nombreuses personnes souhaitent avoir des enfants (y compris en avoir plus) dans les bonnes conditions, et le gouvernement se doit de proposer des mesures de bien-être, pour assurer un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée, garantir des emplois sûrs, réduire les obstacles juridiques et fournir de meilleurs soins et services », explique Shalini Randeria, présidente de l’université d’Europe centrale de Vienne et conseillère externe senior pour le rapport du FNUAP. Elle estime pour autant que les mesures adoptées par certains gouvernements (comme la coupe du programme Medicaid aux États-Unis et l’imposition de restrictions sur la santé reproductive et l’autonomie) font reculer les droits humains et sont « contre-productifs d’un point de vue démographique ».
Pour rédiger ce rapport, le FNUAP a réalisé une enquête en collaboration avec YouGov auprès de personnes résidant dans 14 pays d’Asie, d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et d’Afrique, qui représentent plus d’un tiers de la population mondiale.
Shalini Randeria précise : « Il y a un décalage entre le nombre d’enfants que les gens souhaiteraient avoir et le nombre qu’ils ont dans les faits. Pour nous, il était important de comprendre par la suite ce qui provoque ce décalage (en les questionnant) ».
Obstacles financiers
Les principaux obstacles identifiés par les sondés étaient économiques : 39 % ont mentionné des contraintes financières, 19 % des contraintes de logement, 12 % un manque d’options de garde d’enfants suffisantes ou de qualité et 21 % le chômage ou une insécurité professionnelle.
En effet, les prix de tous les types de biens et services ont grimpé en flèche ces dernières années. En juillet 2022, l’inflation mondiale a atteint un niveau record depuis le milieu des années 1990 selon le Groupe de la Banque mondiale. Bien qu’elle ait décliné depuis, les niveaux actuels sont toujours significativement supérieurs à ceux enregistrés avant la pandémie de Covid-19.
De même, l’augmentation des coûts touche de plein fouet le logement et la garde d’enfants. Aux États-Unis par exemple, le département du Trésor a constaté que les prix du logement ont augmenté plus vite que les revenus pendant les deux dernières décennies, avec une hausse d’environ 65 % depuis 2000 (après ajustement à l’inflation). Par ailleurs, des études ont révélé que le coût de la garde d’enfants aux États-Unis a flambé ces dernières années et dépasse désormais le budget des Américains pour le logement ou l’université.
Selon un rapport publié en 2024 par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (PNUEH), la crise du logement actuelle touche « chaque région et chaque pays ». Le PNUEH estime qu’entre 1,6 milliard et 3 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à un logement convenable.
Obstacles reproductifs
Les sondés ont également cité d’autres facteurs qui les empêchent d’avoir des enfants, notamment des obstacles à la procréation médicalement assistée (PMA) et à la gestation pour autrui (GPA).
De nombreux pays, notamment la France, l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie, ont interdit la GPA. Le rapport du FNUAP indique également que de nombreux pays restreignent ou interdisent la GPA et la PMA pour les couples de même sexe. Par exemple, en Europe, seuls 17 pays sur 49 autorisent la PMA quelle que soit l’orientation sexuelle ou l’identité de genre.
Le FNUAP souligne qu’au vu du déclin des taux de fertilité dans le monde, certains gouvernements « adoptent des mesures drastiques pour inciter les jeunes à prendre des décisions procréatives en phase avec les objectifs nationaux ». Le rapport soutient toutefois que la « véritable crise » est « celle du libre arbitre en matière de procréation, c’est-à-dire la capacité des individus à faire leurs propres choix de façon libre, éclairée et non contraignante concernant tout ce qui touche à leur vie procréative : avoir des relations sexuelles, utiliser un moyen de contraception, ou encore fonder une famille ».
Selon le Center for Reproductive Rights, 40 % des femmes en âge de procréer dans le monde vivent dans une région qui applique des législations relatives à l’avortement restrictives. De nombreux pays, y compris le Brésil, les Philippines et la Pologne, entre autres, ont adopté des restrictions sévères quant à l’IVG. En 2022, la Cour Suprême des États-Unis a annulé l’arrêt Roe v. Wade, invalidant le droit constitutionnel à l’avortement. Depuis, plus d’une dizaine d’États ont décrété des interdictions ou restrictions concernant l’IVG. De nombreuses femmes enceintes se sont vues refuser l’accès à des soins critiques en raison de législations fédérales restrictives sur l’avortement, et nombre d’entre elles ont affirmé ne pas se sentir en sécurité pour tomber enceintes dans des États qui interdisent l’avortement.
Si une partie croissante des femmes dans le monde peuvent accéder à une planification familiale, ce n’était pas le cas pour 164 millions d’entre elles en 2021, selon un rapport publié par l’ONU en 2022.
En plus de constituer un droit humain, l’accès à la planification familiale est également considéré par l’ONU comme un facteur clé de réduction de la pauvreté.
Peur de l’avenir
Environ 14 % des sondés du rapport du FNUAP ont mentionné des inquiétudes quant au contexte politique ou social, notamment les conflits et les pandémies, et affirment que ces facteurs pourraient les pousser à avoir moins d’enfants, ou les poussent déjà à en avoir moins.
Ces dernières années, la violence et les conflits armés se multiplient sur la planète. Selon le Groupe de la Banque mondiale, la période 2021-2023 a été la plus violente depuis la fin de la Guerre froide et le nombre de morts et de conflits a grimpé depuis la dernière décennie.
Cette violence a contribué à des années de déplacement en hausse : selon un rapport de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés publié en juin dernier, plus de 122 millions de personnes dans le monde ont été déplacées de force, soit presque le double du nombre enregistré il y a dix ans.
Les répercussions de la pandémie se sont fait davantage ressentir et ne devraient pas tomber dans l’oubli de si tôt, notamment avec le Covid-19, qui continue de se propager avec de nouveaux variants et qui a des répercussions sur certaines personnes qui mettent des mois, voire des années, à se remettre du virus. D’ailleurs, même sans parler du Covid-19, les épidémies d’autres maladies infectieuses sont de plus en plus fréquentes, et les experts prédisent que dans les années à venir, le risque que ces épidémies deviennent des pandémies va devenir de plus en plus considérable.
Dans une enquête menée par le Programme des Nations unies pour le développement en 2024, qui représente statistiquement environ 87 % de la population mondiale, près de 56 % des sondés ont affirmé penser au réchauffement climatique une fois par jour ou une fois par semaine. Par ailleurs, environ 53 % des sondés ont indiqué être plus inquiets des changements climatiques que l’année dernière. Un tiers des sondés a aussi confirmé que le réchauffement climatique affecte grandement leurs principales décisions de vie.
Une jeune femme de 29 ans originaire du Mexique explique dans le rapport : « J’aimerais avoir des enfants, mais de nos jours, cela devient de plus en plus compliqué. Dans ma ville, il est quasiment impossible d’acheter ou de louer un logement à un prix abordable. Je ne souhaite pas non plus mettre au monde un enfant si c’est pour qu’il grandisse en souffrance, dans un contexte de guerres et de détérioration des conditions de vie planétaires ».
- Article issu de TIME US - Traduction Chantelle Lee





