Une histoire de coeur. Selon la légende, le Byblos aurait été construit au coeur du village varois dans les années 1960 par le milliardaire libanais Jean-Prosper Gay-Para dans l’espoir de séduire Brigitte Bardot.
Rattrapé par la guerre des Six-Jours, l’homme d’affaires retourne au Liban et revend l’établissement avant même son inauguration à Sylvain Floirat. Près de soixante ans plus tard, c’est son arrière-petit-fils Antoine Chevanne qui veille sur cette institution tropézienne où tous se sont un jour pressés pour être au bord de la piscine face aux murs colorés, là même où BB avait ses habitudes et où Mick Jagger a célébré son mariage avec Bianca Pérez.
Votre définition de l’hôtellerie de luxe ?
Le luxe se définit autour de trois notions : l’espace, le temps et la liberté.
L’espace d’abord. Aujourd’hui, le vrai luxe, c’est de ne pas se sentir enfermé. Les volumes, la végétalisation, la sensation d’ouverture comptent énormément. Certains hôtels très luxueux restent pourtant étriqués. Pour moi, le luxe commence avec cette impression de respiration et de liberté.
Le temps ensuite. Nous vivons dans un monde où tout va trop vite. Nos clients courent en permanence, jonglent avec des agendas saturés et des téléphones qui ne s’arrêtent jamais. Notre rôle est donc de leur redonner du temps. Dès qu’ils franchissent les portes du Byblos, le temps doit ralentir. Tous nos services, de la conciergerie à la restauration, sont pensés dans cette logique.
Enfin, il y a la liberté. C’est sans doute la notion la plus importante. Je ne conçois pas qu’un palace impose un mode de vie à ses clients. Le luxe, c’est pouvoir vivre à son rythme, déjeuner tard, dîner quand on le souhaite, boire un cocktail au bord de la piscine ou faire un grand dîner gastronomique. Tout est une question de choix, tant que cela ne nuit pas à la liberté des autres.
Le Byblos fêtera bientôt ses 60 ans. La recette pour traverser les époques et les modes ?
Notre force a toujours été de faire évoluer le Byblos avec les modes de vie de nos clients, sans jamais trahir notre ADN. Je refuse d’ailleurs l’idée d’un « hôtel tendance ». Une tendance passe forcément. Or le Byblos traverse les décennies.
Nous avons toujours beaucoup écouté nos clients. Cette capacité d’adaptation nous a permis de nous réinventer en permanence, tout en conservant ce qui fait notre identité profonde.
Le Byblos possède également une dimension communautaire très forte. Les clients viennent s’y retrouver, retrouver des visages familiers, des employés présents parfois depuis plus de trente ans. Certains clients étaient là à l’ouverture en 1967, aujourd’hui, ce sont leurs enfants et leurs petits-enfants qui reviennent. Cette transmission est unique.
“Une grande mutation, c’est la disparition du bling-bling. La clientèle ultra haut de gamme ne cherche plus à montrer, mais à vivre une expérience rare, ultra confidentielle”
La plus grande évolution récente du secteur ?
La manière de consommer le luxe a profondément changé. Les clients ne veulent plus être enfermés dans des codes ou des horaires rigides. Ne pas respecter cette liberté de choix est aujourd’hui une erreur majeure dans l’hôtellerie de luxe. L’autre mutation importante, c’est la disparition du bling-bling. La clientèle ultra haut de gamme ne cherche plus à montrer, mais à vivre une expérience rare, ultra confidentielle. Elle veut avoir le sentiment de vivre quelque chose d’unique.

Quelle place pour l’intelligence artificielle ?
L’IA doit permettre d’améliorer le service en coulisses tout en restant invisible : mieux connaître les préférences d’un client, anticiper ses habitudes, préparer son séjour avec davantage de précision. Si un client aime une chambre à 19 degrés, un minibar composé d’une certaine manière ou une attention particulière à son arrivée, la technologie peut aider à le savoir et à l’organiser. Mais l’objectif reste profondément humain : que le client ait le sentiment de revenir chez lui.
Saint-Tropez, au-delà des clichés, c’est surtout… ?
La diversité. Tous les gens qui y travaillent, du personnel de la mairie jusqu’aux hôteliers sur les plages, ont cet amour du village sinon on est rejeté naturellement par cet endroit. Il faut comprendre le lieu et sa multiplicité.
C’est ce qui fait la richesse de Saint-Tropez depuis toujours. Des artistes, des anonymes, des grandes fortunes, des habitués : tout le monde s’y croise. Dans les années 1980-1990, il y avait une forme de nonchalance et de liberté absolument unique. Les gens se mélangeaient naturellement. Aujourd’hui, les univers se côtoient peut-être un peu moins, mais cette diversité existe toujours.
Et puis il y a des lieux qui constituent l’ADN de Saint-Tropez : le Byblos, les Caves du Roy, Sénéquier, La Ponche… Ils forment une sorte de colonne vertébrale du village, tout en laissant de la place à de nouveaux acteurs qui apportent aussi leur énergie.
Votre rituel quotidien ?
Mes journées commencent très tôt. Je traite mes e-mails le matin et toutes les questions importantes sont transmises aux équipes avant 10 heures grâce à notre intranet commun aux différents établissements.
Mais avant cela, je prends toujours un moment pour moi. Je refuse d’avoir immédiatement le nez sur mon téléphone au réveil. Ensuite, je consulte l’actualité internationale, je hiérarchise les priorités et j’organise ma journée autour des sujets qui demandent une attention directe.
Premier mail envoyé ?
Je n’ai pas de mail type envoyé chaque matin. L’hôtellerie de luxe est un métier fait d’imprévus et de rebondissements. Il faut savoir rester extrêmement flexible.
L’objet qui ne vous quitte jamais ?
Mon téléphone et mon iPad. Je suis obligé d’être très mobile et joignable à toute heure, surtout pendant la saison estivale.
“Il faut savoir anticiper les besoins avant même qu’ils soient exprimés. C’est là que résident le savoir-faire et le savoir-être”
La bonne attitude à adopter quand on compose avec une clientèle ultra exigeante ?
La première règle, c’est le contact visuel. Il n’y a rien de pire qu’un client obligé de lever la main pour demander de l’aide.
Ensuite, il faut savoir anticiper les besoins avant même qu’ils soient exprimés. C’est là que résident le savoir-faire et le savoir-être.
Enfin, il existe une limite subtile dans la relation avec le client. Il faut être proche, chaleureux, mais ne jamais tomber dans la familiarité. Notre métier consiste à s’approcher au plus près de cette ligne sans jamais la franchir.
Un conseil glissé aux équipes ?
Aux jeunes qui arrivent au Byblos, je dis toujours : observez vos chefs de service. Certains travaillent ici depuis plus de trente ans. Ils savent jusqu’où aller, comment parler aux clients, comment créer cette proximité sans jamais perdre la bonne distance.
Celui que vous avez reçu de vos prédécesseurs ?
Mon arrière-grand-père m’a transmis quelque chose de fondamental : la curiosité. C’était un immense travailleur, mais surtout quelqu’un d’extrêmement curieux. Dans notre métier, c’est essentiel. La curiosité permet d’évoluer sans cesse et de ne jamais rester figé sur ses acquis.
La demande la plus étonnante ?
Une immense star internationale nous a demandé d’ouvrir exceptionnellement les Caves du Roy, un soir de semaine où le club était fermé, pour une vingtaine de personnes seulement.
Par sympathie pour elle, j’ai rappelé toutes les équipes en urgence. Tout le monde est revenu spécialement à Saint-Tropez. Finalement, la star est arrivée vers 1h30 du matin avec une vingtaine des plus grandes célébrités de l’époque. Ils ont fait la fête jusqu’au lever du jour. C’est un souvenir mémorable.
Une rencontre marquante ?
Lionel Richie a une place à part. Lorsqu’il a sorti un best-of, il a tenu à venir au Byblos pour organiser un concert privé.
Je lui ai demandé pourquoi il tenait tant à le faire ici. Il m’a répondu : “Le premier concert que j’ai donné en France, c’était au Byblos. Cet endroit m’a porté chance toute ma vie.”Il y avait dans ses paroles une sincérité incroyable. Cela résume parfaitement le lien affectif que beaucoup entretiennent avec ce lieu.

Votre prochain défi ?
Réussir les 60 ans du Byblos tout en restant fidèle à son essence et à l’esprit de Saint-Tropez. Ensuite, peut-être imaginer de nouveaux projets portant l’ADN du Byblos ailleurs, mais uniquement si cela a du sens. Je refuse les projets opportunistes. Ce qui m’importe, ce n’est pas la course à l’expansion, mais la cohérence, la légitimité et la capacité à faire perdurer une histoire.






