La caméra s’allume, c’est la mi-journée à Miami, en pleine période de Thanksgiving.
L’homme n’a pas changé. Polo blanc impeccable, disponibilité et sourire, Blaise Matuidi s’épanche, depuis son bureau, sur cette nouvelle vie qui le passionne où les journées commencent tôt « à l’américaine » et finissent tard pour gérer ses différents projets en tant qu’investisseur et patron de sa propre académie.
Rencontre avec un champion du monde qui veut poursuivre sa trajectoire avec la même détermination que sur les pelouses. Le repos attendra.
Vous êtes désormais entrepreneur. Quelles sont les similitudes avec la vie d’un footballeur ?
Ce sont des journées très chargées. Il y a une nécessité de se sacrifier, d’être résilient, de se donner les moyens de réussir. À chaque fois, il faut partir de tout en bas pour aller tout en haut. Ce sont des choses primordiales dans la réussite d’un entrepreneur et qui le sont tout autant quand on joue au football.
Avec un certain goût pour la prise de risque ?
Oui dans plein de situations, tu te retrouves dos au mur et il y a un risque à prendre. Dans le football, ce sont des contextes fréquents, j’y suis aujourd’hui confronté avec des entreprises. En ce sens, je me sens épanoui car j’ai l’impression de poursuivre ma vie d’athlète de haut niveau mais dans un autre domaine.
Je suis toujours aussi résilient, comme sur un terrain, je ne lâche rien. Quand je me lance dans un projet, je m’y mets à 200 %. J’étais pareil dans le football. On ne m’a rien donné, c’est ce qui a fait ma force quand j’étais sportif.
«Blaise Matuidi ou non, je dois convaincre et démontrer mes capacités »
Faut-il plus batailler pour se faire une place dans le milieu de l’entrepreneuriat lorsqu’on vient du foot ?
Dans ce nouveau rôle, Blaise Matuidi ou non, je dois convaincre et démontrer des capacités. J’ai dû surtout apporter de la crédibilité à mon propos ; être un champion du monde ne suffit pas. Le fait d’être entouré par des personnes comme mes associés du fonds Origins m’a beaucoup aidé. J’ai gagné en légitimité par la force de mon travail et je pense que les différents entrepreneurs que j’ai rencontrés ont vu en face d’eux, pas seulement le champion du monde, mais un homme qui a envie de réussir et de se donner les moyens en s’appuyant sur son savoir-faire.
Vous avez lancé votre fonds d’investissement Origins en 2022 avec lequel vous avez créé la start-up Playse. Mettre sur pied des projets, cela équivaut à un succès en Ligue des Champions ?
Il y a cette même adrénaline. Le risque est encore plus grand, avec peut-être aussi une plus grande peur de décevoir. Mais paradoxalement, c’est ce qui m’anime. J’aime vivre avec cette pression-là, cela me rend plus fort et me pousse à rester focus, à être concentré dans tout ce que je mets en place et à me surpasser. Tous ces projets me replongent dans l’ambiance des stades avec la musique de Ligue des champions où tu rentres pour tout casser, sans avoir le droit à l’erreur.
On parle souvent de la petite mort du sportif. L’avez-vous ressentie en terminant votre carrière en 2022 ?
Pas vraiment parce que j’avais déjà l’esprit entrepreneurial et je pense qu’être arrivé aux États-Unis m’a beaucoup aidé à préparer l’après-carrière même si j’y pensais depuis quelques saisons.
Mes tout premiers investissements, je les ai réalisés quand j’étais encore joueur au PSG. J’avais 27 ans à ce moment-là ;, c’était tôt d’une certaine manière mais j’ai pu mettre des choses en place pour être le mieux armé le jour où tout s’arrête.
« J’ai besoin de me réveiller avec un objectif dans la vie, de me dire « Qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? » »
Vous avez eu pendant vingt ans une vie millimétrée en tant qu’athlète de haut niveau. Quelle est votre nouvelle routine d’entrepreneur ?
J’étais convaincu que j’allais prendre quatre à six mois sabbatiques en terminant ma carrière. En fin de compte, je n’ai pas réussi à le faire parce que j’ai besoin de me réveiller avec un objectif dans la vie, de me dire « Qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? », « pourquoi je le fais ?», « Qu’est-ce que ça va m’apporter ? » C’est essentiel.
Forcément, cela se traduit par des journées assez chargées. Quand je peux avoir un lien avec l’Europe, ça peut commencer dès 7h et finir à 21h30. Mais je veille à m’octroyer un moment en famille parce que passer du temps avec mes proches a aussi été une des motivations pour arrêter ma carrière.
Vous arrivez encore à faire du sport ?
Oui et non, j’avais bien commencé au départ (rires) et puis petit à petit c’est devenu plus compliqué parce que j’ai monté mon académie, ici, à Miami.
Je prends le temps d’aller voir les coachs et les jeunes pour pouvoir transmettre ce que j’ai acquis plus jeune. Alors forcément, cela étire encore un peu plus les journées…

David Beckham et Blaise Matuidi, anciens coéquipiers au Paris Saint-Germain, désormais tous les deux reconvertis dans le monde des affaires crédit@Patrick Smith – FIFA via Getty Images
Votre intimité avec David Beckham, à la reconversion réussie, qui a été votre partenaire au Paris Saint-Germain puis votre président à Miami, vous a-t-elle aidé à vous lancer dans le business ?
On a été proches mais le business n’a jamais été un sujet de conversation entre nous. En revanche, j’ai pu observer ce qu’il mettait en place et c’est sûr que quand on voit l’entrepreneur qu’il est devenu après le joueur qu’il a été, ça donne envie de suivre son chemin.
Vous êtes resté vivre aux Etats-Unis après votre carrière. Qu’est-ce que la mentalité américaine vous a apporté ?
C’est une décision qui a été prise assez vite ; on venait souvent en vacances en famille, on aimait bien l’atmosphère. C’était aussi appréciable de passer plus incognito qu’en Europe. Et puis Miami, je sentais que ça bougeait, ce n’est pas la ville où tu restes allongé sur un transat à la plage. Certains cultivent ce cliché, mais je peux vous dire que c’est une ville très tournée vers le business et où les gens aiment entreprendre.
Me dire que j’allais être dans un endroit où j’allais continuer à me stimuler a été déterminant. La vie ici m’a ouvert l’esprit, m’a permis de rencontrer des personnes qui avaient le même état d’esprit. Je pouvais aussi démontrer que je n’étais pas seulement un sportif.
Quel regard portez-vous sur le Paris Saint-Germain actuel ?
Je suis très heureux de voir ce que le club a construit. C’est fabuleux d’être arrivé à un tel succès au niveau marketing et d’avoir acquis cette reconnaissance mondiale. Et surtout le plus important, c’est le terrain, donc je suis un homme comblé parce que je suis un grand fan du Paris Saint-Germain avec lequel j’entretiens des liens forts.
Cela restera à jamais un club qui sera dans mon cœur et chaque victoire est aussi la mienne.
Quel est le joueur qui vous impressionne le plus dans l’effectif ?
Il y en a beaucoup mais si je devais en retenir deux, je dirais les milieux de terrain Vitinha et Joao Neves qui sont extraordinaires. Ce sont des joueurs qu’on n’imaginait pas forcément à ce niveau-là. Ils ont démontré qu’ils faisaient partie des plus grands joueurs en Europe.
À leur âge, c’est assez exceptionnel ce qu’ils démontrent sur le terrain, je suis assez ébloui par leur performance et je pense qu’on leur doit beaucoup dans la réussite du club.
“Même si on gagne très bien notre vie, à la fin d’une carrière, on n’est à l’abri de rien”
Quel conseil donneriez-vous à la jeune génération de footballeurs ? Dès à présent penser à la suite ?
Je ne les pousserais pas jusqu’à investir car cela reste un risque mais je leur dirais de se préparer car une carrière passe très vite, même quand on est très jeune et qu’on gagne beaucoup d’argent. Il faut savoir gérer et selon moi, le plus important pour un sportif de haut niveau, c’est de s’intéresser.
Certains ont tendance à s’enfermer dans une bulle alors qu’il est indispensable de s’ouvrir aux autres. Et surtout un joueur a le temps de le faire après les entrainements, ce moment-là se trouve aisément quand on le veut.
Il faut bien entendu garder en ligne de mire son objectif sportif car c’est son gagne-pain mais il ne faut pas oublier qu’une carrière dure quinze ans. J’ai l’impression d’avoir commencé hier alors que c’était déjà il y a vingt ans… Le jour où tout s’arrête, il faut savoir ce que l’on veut faire, où on veut aller. C’est crucial, pas seulement pour un souci financier, mais plutôt pour structurer l’esprit et ne pas se retrouver démuni un matin avec aucun projet en tête.
Dans les vestiaires que vous avez fréquentés, les athlètes étaient déjà dans la réflexion sur l’après-carrière ?
Il y avait deux écoles mais j’ai eu la chance d’être dans des clubs où il y avait des joueurs très expérimentés. J’ai pu notamment échanger longuement avec Cristiano Ronaldo lors d’un retour de voyage où on était que tous les deux et cela m’a beaucoup servi. Idem avec Zlatan Ibrahimovic, ce sont des personnes qui ont montré l’exemple et j’estime que c’est à notre tour de transmettre.
C’est vraiment ce qui me tient à cœur aujourd’hui, d’éduquer, de servir d’exemple à cette nouvelle génération qui n’a parfois pas conscience de la vitesse des choses. Même si on gagne très bien notre vie, à la fin d’une carrière, on n’est à l’abri de rien.
À l’avenir, un retour dans le milieu du foot en tant que coach ou dirigeant pourrait vous tenter ?
On ne sait pas de quoi l’avenir est fait. Par mon parcours actuel, je me suis peut-être préparé à avoir plus de hauteur mais pourquoi se donner des limites ? Pour l’instant j’ai choisi la voie des jeunes avec mon académie, ce que j’estime comme ma plus grande réussite, car je veux continuer à transmettre. Cela me permet de m’épanouir un maximum, d’agrandir ma palette et surtout je prends du plaisir.
C’est votre moteur ?
Dans tout ce que tu fais, c’est le plus important.
Je suis devenu joueur de football professionnel parce que je prenais du plaisir à jouer au football, pas parce que je voulais gagner de l’argent. À présent, je veux entreprendre parce que je suis passionné, pas parce que je veux gagner de l’argent. Le reste vient par la suite mais il faut être avant tout passionné par tout ce qu’on entreprend.





