C’est un chiffre qui glace le sang. Après la mort de Lyhanna, début juin, la France découvrait qu’environ 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs allaient être passées en revue par les parquets et les services d’enquête. Mardi 30 juin, dans un entretien accordé au Monde, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a révélé un nouveau total : 88 000 dossiers sont désormais réexaminés par les services d’enquête. Parmi eux, 7 452 concernent des crimes dont l’auteur présumé est identifié. Un bilan d’étape est attendu pour le 14 juillet. L’annonce dépasse la seule photographie statistique. Elle révèle l’ampleur d’un phénomène longtemps resté dans l’ombre et qui s’impose désormais comme l’un des grands défis de la justice française.
La mort de Lyhanna, 11 ans, retrouvée sans vie le 4 juin dans le Gers, a constitué un électrochoc. Le principal suspect, Jérôme Barella, 41 ans, n’avait jamais été convoqué malgré plusieurs signalements antérieurs, dont une plainte pour viol déposée en août 2025 par la mère d’une autre mineure. Un pré-rapport d’inspection, remis fin juin, a mis au jour une série d’erreurs de procédure. Dans la foulée, une magistrate du parquet d’Auch a vu son habilitation retirée par le ministre, sans attendre les conclusions de l’enquête administrative. « J’ai simplement fait mon travail de chef d’administration », s’est-il défendu.
Des révélations pédocriminelles en cascade
L’affaire Lyhanna est loin d’être un cas isolé. Depuis plusieurs mois, les révélations se succèdent et dessinent les contours d’un problème bien plus vaste. L’affaire de l’établissement Notre-Dame de Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques, a ravivé le débat sur la capacité des institutions à entendre les victimes. Depuis 2024, plus de 200 plaintes ont été déposées par d’anciens élèves pour des violences physiques, sexuelles, dont des viols, commises pendant plusieurs décennies au sein de l’établissement. Les témoignages décrivent des faits s’étendant des années 1950 jusqu’aux années 2000 et interrogent autant les auteurs présumés que les silences institutionnels ayant permis leur répétition.
Quelques mois plus tard, le procès de Joël Le Scouarnec a marqué un autre tournant. L’ancien chirurgien a été condamné en 2025 à vingt ans de réclusion criminelle pour des viols et agressions sexuelles commis sur 299 victimes, majoritairement des enfants, entre 1989 et 2014. Les carnets dans lesquels il consignait méthodiquement ses crimes ont révélé une affaire d’une ampleur inédite, devenue la plus importante jamais jugée en France en matière de pédocriminalité.
À ces dossiers s’ajoutent les affaires plus récentes qui interrogent les mécanismes de prévention. Dans les Hautes-Alpes, un chauffeur de car scolaire condamné pour détention et diffusion d’images pédopornographiques a continué à exercer pendant la procédure judiciaire, son employeur affirmant n’avoir jamais été informé. Parallèlement, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Nanterre après des signalements d’annonces suspectes publiées sur Vinted. À ce stade, aucun élément ne permet d’établir l’existence d’un trafic d’enfants sur la plateforme, et les investigations visent d’abord à vérifier ces signalements. Autant de dossiers différents, sans lien entre eux, mais qui alimentent une même interrogation : la capacité des institutions à détecter, traiter et prévenir les violences sexuelles commises contre les mineurs.
Une chaîne pénale sous tension
L’affaire Lyhanna a agi comme un révélateur. Elle intervient alors que la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dressait, mi-juin, un bilan sévère : deux ans et demi après avoir formulé 82 recommandations, seules 23 sont aujourd’hui pleinement appliquées, moins d’un tiers. Sur les 17 mesures jugées prioritaires, trois seulement sont opérationnelles.
La commission appelle à un « changement systémique profond ». Les magistrats, eux, rappellent régulièrement le manque chronique de moyens, l’engorgement des juridictions et les difficultés de recrutement qui ralentissent le traitement des dossiers. Gérald Darmanin reconnaît d’ailleurs que la justice souffre d’un déficit « structurel » de moyens, tout en estimant que certaines défaillances relèvent également d’erreurs individuelles, comme l’a montré l’inspection ouverte après l’affaire Lyhanna.
Sur le plan législatif, le ministre défend depuis hier à l’Assemblée son projet de loi sur la justice criminelle, déjà amputé en commission de sa mesure phare, le plaider-coupable criminel, très contesté par les avocats. Il mise désormais sur la création de soixante cours criminelles départementales, chargées en priorité des affaires de viols, pour désengorger des juridictions à bout de souffle.
Derrière les 88 000 plaintes annoncées hier, une évolution profonde se dessine. Longtemps tues, les violences sexuelles faites aux enfants s’imposent désormais dans le débat public. Comme pour les violences faites aux femmes après #MeToo, la parole se libère. Le réexamen des 88 000 dossiers, dont le premier bilan est attendu le 14 juillet, dira si la justice parvient, elle aussi, à changer de rythme.



