“Demain n’est écrit dans aucun livre : il sera bon, meilleur, mauvais, pire, cela dépendra de ce que nous en ferons.” La phrase de Primo Levi surgit alors même que je cherchais une citation affirmant l’exact contraire. Moi qui croyais ouvrir une enquête sur la prescience des écrivains, voilà que l’auteur de Si c’est un homme(1947) la rendait d’emblée caduque. Quelques secondes plus tard, me voilà comme un paléontologue mettant au jour le tibia l’un dinosaure : un fragment dérisoire, mais la promesse d’un squelette entier. Car le même Levi, qui traduisit son homologue tchèque en italien, confiait plus loin : “Kafka est un auteur que j’admire, je ne l’aime pas et je l’admire, je le crains, comme une grande machine qui vous tombe dessus, comme le prophète qui va vous apprendre quel jour vous mourrez.” Banco.
Levi n’est pas le seul à avoir vu en Franz Kafka un anticipateur de génie. Mort en 1924, ce dernier aura été lu comme le visionnaire des bureaucraties tentaculaires, des procès absurdes et des systèmes concentrationnaires. Pourquoi donc cherchons-nous, dans les romans, la preuve que quelqu’un, quelque part, a vu venir le désastre ? Je décide de solliciter un écrivain bien vivant, affuble, pour son honneur ou son malheur, de la même distinction. La réponse, négative, tombe un matin radieux : Giuliano da Empoli ne répondrait pas à mes questions. Le message avait la brièveté des refus élégants. On invoquait l’agenda chargé. Je me doutais qu’il s’agissait d’autre chose. Comment lui en tenir rigueur ? Depuis la parution du roman Le Mage du Kremlin (2022), que beaucoup ont voulu lire comme prémonitoire, l’auteur passe son temps à récuser l’étiquette d’oracle. À ceux qui cherchent le prophète, il oppose la simple lucidité. Il faut sans doute que l’époque vacille pour que l’on ouvre les livres de fiction comme on s’emparerait de boules de cristal : à l’affût d’un peu de consolation, ou de beaucoup de réponses.
C’est le sort régulièrement réservé à 1984, de George Orwell. Le roman, qui suit les mésaventures de Winston Smith dans un monde livré à la surveillance totale, s’offre à nous, lecteurs d’un XXI° siècle essoufflé, comme une dystopie en apparence familière. En apparence ?
“Le culte de la personnalité, la destruction du langage, l’attaque faite à l’intelligence, la violence contre les populations : tous ces ressorts, dénoncés par Orwell, sont explicitement utilisés par Donald Trump.” – Raoul Peck, documentariste
Raoul Peck, qui a longuement habité ce texte, ne goûte guère ce genre d’atténuation. Dans ses bureaux feutrés du 2° arrondissement de Paris, où il fait escale pour présenter son nouveau documentaire, Orwell : 2+2=5, il tranche :
“Nous sommes dans un monde totalement orwellien !” Le film, méditation très personnelle, prolonge la veine de ses précédents travaux consacrés à James Baldwin ou Karl Marx : un cinéma d’archives et de montage, qui entend rectifier les récits dominants. “Moi, c’est l’absurdité du réel qui me fait fonctionner et qui m’inspire”, sourit-il, tout en confessant lire peu de fiction. Alors, pourquoi Orwell ?
Justement parce que le réel, selon lui, a rattrapé le roman.
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