Une tache verte surgit du brouillard tout au bout de la piste enneigée. On devine une forêt, des arbres, une tente et tout un camp militaire camouflé sous les branches, dont il aurait été impossible de soupçonner l’existence à quelques mètres de distance. Ce camp n’est autre que la base du bataillon Alcatraz, qui s’entraîne avant de rejoindre enfin les tranchées boueuses et impitoyables du Donbass.
Le campement n’est pas entouré d’eau, comme l’était la célèbre prison américaine dont il a pris le nom, mais de bâches militaires tendues entre les arbres pour dissimuler sa position aux drones et à l’aviation russe. La plaine gelée tout autour est couverte de givre comme une étendue de banquise qui se perd dans la brume. Les jeunes recrues vivant ici sous la tente, par -16 °C, sont tous d’anciens détenus de droit commun. Ils sont ainsi près de 250 volontaires à être formés chaque jour, alors que résonne au loin le brouhaha terrifiant des tirs d’artillerie.

Au milieu de la chair fraîche du camp Alcatraz, Viktor détonne par la mélancolie de son regard bleu dans laquelle se lit la souffrance endurée. Surnommé “Sous-sol” par ses camarades, le jeune soldat de 28 ans a gagné son obscur nom de guerre pour son aptitude à combattre au corps-à-corps dans le noir. L’ancien prisonnier est un vétéran de moins de 30 ans. Au début de la guerre, il a d’abord servi au sein de la 225ème brigade d’assaut, puis déserté, avant d’être condamné à sept ans de prison pour tentative de vol. Après avoir purgé une partie de sa peine, il s’est porté volontaire pour retourner sur le front grâce à une nouvelle loi permettant aux prisonniers de s’engager dans les forces armées en échange de la liberté. “J’ai quitté l’armée après m’être engueulé avec mon commandant l’année dernière. C’était après la bataille de Pokrovsk”, confie-t-il, avant de donner plus de détails sur cet enfer.
Le 2 février, il effectue une mission très risquée : aller chercher trois soldats blessés dans un immeuble de la ville encerclée. Sur un sentier, ils tombent sur des Russes en planque dans un ancien bâtiment de l’administration. “On était deux groupes en voiture. Le premier convoi a explosé sur une mine. Le second, le nôtre, est passé derrière les lignes. C’était infesté de Russes. On s’est battus à cinq pendant 22 heures, sans interruption. C’était infernal, on s’en est miraculeusement sortis avec quelques blessures par balles.” Viktor écope de plusieurs morceaux d’éclats d’obus dans la jambe gauche, sur les mains, dans le dos. Prêt à se battre à nouveau, il nourrit le rêve d’avoir un jour des enfants avec sa femme Oksana, qu’il ne voit que lors d’appels vidéo.
Il est 10 heures du matin au camp Alcatraz quand les premiers exercices de combat urbain débutent, dans un ancien village occupé par les forces russes en 2022, laissé à l’abandon depuis. Propre sur lui, avec la désillusion de ceux qui sont du rang supérieur et qui savent déjà que chaque mouvement peut être fatal, l’instructeur Vania rabâche aux ex-taulards les bases du positionnement. “Vérifiez vos angles, pensez aux signes avec le soldat derrière vous pour éviter qu’il vous tire dessus !”, crie-t-il alors qu’une grenade assourdissante vient d’exploser. “Oui, chef ! répondent les nouveaux soldats. Pendant une heure, ces volontaires répètent les mêmes gestes, simulent des attaques à l’intérieur de maisons autrefois occupées, apprennent à anticiper la présence de l’ennemi dans chaque recoin. La vraie guerre n’est pas loin. Des mines antipersonnel pullulent encore dans le village, des drones peuvent frapper cette zone d’entraînement. Plusieurs camps comme celui-ci, situés juste à l’arrière du front, ont déjà été attaqués par l’armée russe au cours des dernières semaines, offrant le funeste spectacle de dizaines de morts.

Un ancien prisonnier enrôlé dans le bataillon Alcatraz apprend à appréhender un drone ennemi, dans un camp d’entraînement.
En nage sous son casque, Vania forme des classes de prisonniers à la chaîne depuis plus de six mois, après s’être illustré durant les batailles de Klishchiivka et d’Andriivka, réputées très violentes. “Ils arrivent sans savoir-faire, ce qu’ils vivront sera très dur. Je dois aussi les gérer au camp, car ils sont moins disciplinés que les autres soldats. Mais je suis convaincu qu’ils seront coriaces”, se réjouit le sergent-chef de 24 ans à peine, qui a vu défiler un certain nombre de bagnards depuis qu’il est missionné à l’arrière. Blessé trois fois durant la bataille d’Andriivka en 2023, à chaque fois aux jambes, il était surnommé le “pire cauchemar des Russes” par ses compagnons d’unité. À la fin de leur formation, Vania mélangera ses détenus avec des soldats plus expérimentés au sein de diverses unités.
Plus loin a lieu un cours de déminage, lui aussi en conditions réelles. Visiblement apeuré, Andriy, 43 ans, n’a jamais connu le front ni le bruit des obus qui sifflent. “J’ai ассерté pour ne pas rester en prison”, lâche-t-il pour se décharger. Ancien alcoolique, il a écopé d’une peine de sept ans pour avoir volé des bouteilles de whisky dans un supermarché. Avec le bataillon Alcatraz, Andriy prétend avoir totalement arrêté de boire, pour obéir à ses chefs ainsi qu’à sa femme Olga. Mais réfugiée en Allemagne avec leur fille Anna, celle-ci ne comprend toujours pas sa décision de monter au front.

Les problèmes d’alcool et d’addiction aux drogues sont courants chez ces anciens détenus. À 42 ans, Serhiy a été condamné à trois ans de prison pour consommation d’amphétamine. Il rejoint le bataillon Alcatraz en mars 2025 et affirme être désormais totalement sevré. Dans cette région du Donbass, la vente d’alcool est interdite par la loi martiale, même si le marché noir tourne à plein régime pour permettre aux hommes de tenir le coup. Atteint d’une hépatite, il aura un statut spécifique en zone de combat : “Les médecins de la prison m’ont autorisé à aller au front, mais j’ai besoin de temps de repos plusieurs fois par jour.”
Il y a quelques semaines, ces nouvelles recrues étaient encore en train de croupir en cellule, dans un centre pénitencier ultra-sécurisé en banlieue de Kiev, à 600 kilomètres de là. Enfermés, mais au chaud. En exclusivité, TIME France a obtenu l’autorisation de pénétrer dans cette prison dont l’emplacement exact doit rester secret afin d’éviter tout bombardement ennemi. Car entre ses murs réside une ressource de taille pour l’armée ukrainienne : des milliers d’hommes prêts à rejoindre ses rangs, dans un contexte d’épuisement et de pertes humaines massives.
Retrouvez l’intégralité de l’article dans le nouveau numéro de TIME France, disponible en kiosque.





