Mais un projet visant à les sauver (ou du moins à préserver leur matériel génétique) vient de voir le jour. Le 25 juin dernier, Colossal Biosciences, la société américaine qui a ramené à la vie une espèce de loup disparue et qui prévoit également de ressusciter le dodo, le thylacine et le mammouth laineux, vient d’annoncer un partenariat avec le Service de la Pêche et de la Faune des États-Unis pour récupérer et congeler des échantillons de cellules et de tissus de toutes les espèces figurant dans l’Endangered Species Act. L’objectif est d’établir une bibliothèque de génomes de ces espèces afin de pouvoir les ramener à la vie ou de les cloner si les spécimens survivants déclinent trop rapidement.
Ben Lamm, PDG et cofondateur de Colossal, explique : « Nous voulons créer un jumeau numérique de la nature, comme une bibliothèque de la vie. »
« Cette collaboration va nous permettre de mieux comprendre comment le biobanking et la génomique peuvent venir compléter les outils de conservation existants et contribuer au retour et à la résilience à long terme des espèces en danger », a précisé le directeur du Service de la Pêche et de la Faune des États-Unis, Brian Nesvik, dans un communiqué.
Et le besoin est criant. Les 2100 espèces présentes sur la liste aux États-Unis sont déjà conséquentes, mais ce n’est rien à côté des 48 600 espèces en danger de l’UICN, qui pourraient toutes disparaître de notre vivant. D’après le Center for Biological Diversity, basé en Arizona, jusqu’à 30 % de la diversité génétique existante de notre planète va disparaître dès 2050 en raison de facteurs multiples : changements climatiques, perte d’habitat et pollution de l’environnement.
Pour lutter contre cette extinction massive à vitesse grand V, Colossal et le Service de la Pêche et de la Faune des États-Unis espèrent pouvoir temporiser la situation. Les deux structures sont entrées en contact pour discuter d’une initiative de ce type il y a déjà cinq ans. L’agence gouvernementale avait alors connaissance du travail de Colossal et de sa banque de données cryogénisées (les tissus et les cellules d’environ 200 espèces y sont conservés dans du nitrogène liquide à -170 °C). Toutefois, cette bibliothèque n’était pas spécifique aux espèces menacées, et c’est là qu’est intervenu le Service de la Pêche et de la Faune.
« Nous étions en discussion avec Brian Nesvik, le directeur », raconte Matt James, responsable des espèces chez Colossal. « À l’origine, comme c’est un organe gouvernemental, ils nous ont proposé de travailler sur 100 espèces. Mais vous voulions voir plus grand. Nous voulions conserver toutes les espèces présentes sur la liste. »
Plus facile à dire qu’à faire. D’une part, cela implique de prélever des échantillons, ce qui est déjà une épreuve en soi quand les espèces sont menacées et doivent être traitées de la manière la moins invasive possible. Les prélèvements sanguins et les biopsies cutanées sont plus ou moins la limite de ce que Colossal peut faire sur le terrain, ce qui restreint les types de cellules à recueillir. Dans l’idéal, des cellules d’organes et de gamètes seraient également prélevées. La société de biotechnologie recherche donc des carcasses d’espèces menacées dans la nature ou dans les zoos qui acceptent de collaborer.
« Mettons que l’on trouve une carcasse ou qu’un zoo euthanasie un animal. Nous pouvons alors réaliser une autopsie et obtenir différents tissus », précise Matt James.
Avant de refroidir ces échantillons, Colossal et le Service de la Pêche et de la Faune prévoient également de séquencer les cellules, pour créer un registre numérique exhaustif des génomes de ces espèces. Ils espèrent par ailleurs pouvoir modifier génétiquement certaines de ces cellules pour les faire revenir à l’étape embryonnaire du développement : c’est ce que l’on appelle des cellules souches pluripotentes induites, des pages blanches biologiques qui peuvent être retravaillées pour devenir n’importe quel type de cellule de l’organisme (os, muscle, cœur, système digestif, œil, ovule, etc.).
« Nous avons obtenu des cellules souches pluripotentes d’éléphants pour la première fois », poursuit Matt James. « Nous expérimentons beaucoup de choses. Au fil de nos découvertes, j’imagine que ce type de travaux va véritablement prendre son essor. »
D’ailleurs, la collaboration ne prévoit pas de tenir secrets les échantillons et les séquences. La banque de données sera en effet disponible en accès libre aux laboratoires et universités du monde entier qui travaillent également sur des initiatives de conservation et de désextinction. Le PDG de Colossal affirme : « Tout le monde doit pouvoir profiter de nos travaux. »
Cette initiative commune s’inscrit dans une lignée de banques de données biologiques cryogéniques en développement ou déjà développées à travers le monde. En février, Colossal a par exemple annoncé un autre partenariat, cette fois avec le Musée du Futur de Dubaï, où des scientifiques cherchent à préserver des échantillons de cellules et de tissus de plus de 10 000 espèces par cryogénisation. Le musée, qui doit ouvrir en octobre, proposera des expositions interactives et des cloisons vitrées qui permettront aux visiteurs d’observer le travail des scientifiques en laboratoire. La société de biotechnologie et la ville de Dubaï prévoient que la banque de données pourrait servir de centre névralgique aux laboratoires de la région, où les tissus des espèces indigènes seront conservés et partagés. L’installation se distingue par ailleurs par son aspect éducatif et ludique, qui vise à démocratiser le travail scientifique auprès du grand public.
Ben Lamm confie :
« Je ne sais pas si une famille qui découvre une biobanque composée d’une série de congélateurs blancs va être enthousiasmée. Mais il sera possible de consulter certains de nos rapports et de les projeter sur des écrans, d’utiliser des robots pour récupérer des flacons et les observer. »
Si Colossal s’est fait connaître du grand public grâce à ses projets de désextinction, l’entreprise et le Service de la Pêche et de la Faune des États-Unis perçoivent un potentiel spécifique, non pas dans les initiatives visant à ramener des espèces animales à la vie, mais dans la préservation de leur existence avant même qu’elles disparaissent. C’est là que le séquençage du génome complet, effectué avant la congélation des échantillons, pourrait prendre tout son sens. Dans un monde qui ne cesse de se réchauffer, les animaux menacés doivent faire face à des phénomènes climatiques extrêmes et à de nouveaux agents pathogènes auxquels ils n’avaient peut-être jamais été exposés auparavant, mais qui prospèrent dans des climats plus chauds.
« Nous pouvons commencer à identifier les gènes associés à des phénomènes tels que l’atténuation des maladies ou la tolérance à la sécheresse », conclut Matt James. « Il existe de nombreuses façons d’essayer de modifier la nature pour la rendre plus résiliente à l’avenir. »
Qu’il s’agisse d’une simple amélioration ou d’une résurrection complète, les animaux répertoriés qui luttent pour leur survie peuvent être les véritables bénéficiaires de cet accord public-privé. « C’est un service rendu à l’Amérique », estime Ben Lamm. « Une vision biologique mondiale [qui aide les animaux à] retrouver la vie. »
- Article issu de TIME US - Traduction Mathilde PACE






