Faire de la France une start-up nation : l’ambition est belle. Mais dans les faits, un paradoxe demeure. L’innovation française naît presque toujours aux mêmes endroits, dans les mêmes cercles, avec les mêmes profils. Rarement là où les besoins sont les plus urgents. Le capital-risque est le carburant de la French Tech, mais il finance encore et toujours les mêmes trajectoires, comme si le talent avait une adresse fixe et un CV type.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes

60 % des entrepreneurs financés par le venture capital sont diplômés des dix plus grandes écoles françaises. Dans les fonds d’investissement, 70 % des décideurs sont issus de ces mêmes écoles, et 90 % sont des hommes. Le système tourne en circuit fermé : ceux qui financent ressemblent à ceux qu’ils financent.
Résultat : les mêmes réseaux, les mêmes codes, les mêmes visages. Et quand des profils différents parviennent malgré tout à lever des fonds, ils n’ont pas accès aux mêmes montants. En moyenne, 20 millions d’euros pour un entrepreneur issu d’une grande école, contre 13 millions pour les autres. Le plafond n’est pas invisible, il est chiffré.

Origine sociale, genre, territoire : un triple plafond

Cette logique d’entre-soi ne s’arrête pas à l’origine sociale. Elle concerne aussi le genre. En 2023, selon Tudigo, sur 229 levées de Série A analysées, 75 % ont été réalisées par des équipes fondatrices exclusivement masculines. À peine 4 % par des équipes 100 % féminines.
Même constat sur le plan géographique. 70 % des montants levés le sont par des entreprises dont le siège est situé en Île-de-France. Les autres territoires, eux, restent à la marge. Les entrepreneurs issus des quartiers prioritaires ou des zones rurales représentent pourtant 15 % des porteurs de projets soutenus par des subventions ou de la dette. Mais en capital-risque, ils ne pèsent que 1 %. L’écart est colossal.

Les talents invisibles existent. Ils manquent juste de capital

Dans les quartiers populaires comme dans les zones rurales, les idées ne manquent pas. Les projets non plus. Ils sont souvent ancrés dans le réel, utiles et innovants. Mais ils sont portés par des parcours moins linéaires, moins “lisibles” pour les investisseurs traditionnels.

Chez Les Déterminés, nous avons accompagné plus de 1 500 entrepreneurs. 97 % d’entre eux n’avaient aucun apport personnel. Non pas par manque d’ambition ou de travail, mais par manque d’accès aux ressources et aux réseaux. Le potentiel est là. Le capital, lui, reste hors de portée.

Quand on n’a pas accès aux bons cercles, la liberté d’entreprendre reste théorique. On peut avoir une idée, une vision, une énergie immense… sans jamais pouvoir passer à l’échelle.

Changer les règles du jeu

Si nous voulons être cohérents avec notre promesse méritocratique, il faut changer la donne. Concrètement.
Cela passe d’abord par la création de fonds d’investissement dont la thèse est claire : financer des entrepreneurs aujourd’hui invisibilisés, issus des quartiers populaires ou des territoires ruraux. Il ne s’agit ni de charité, ni de réparation. Il s’agit de justice économique et d’efficacité collective.

Cela passe aussi par la transformation des comités d’investissement. Tant qu’ils resteront socialement homogènes, la perception du risque restera biaisée. Se féminiser, s’ouvrir à des profils issus de milieux populaires, de territoires variés, de formations différentes, ce n’est pas un slogan : c’est une condition pour financer autrement.

Enfin, le financement seul ne suffit pas. Il doit s’accompagner dans la durée : mentorat, formation, mise en réseau, compréhension des obstacles extra-économiques. Ce n’est pas l’ambition qui manque aux entrepreneurs. Ce sont les clés pour franchir les portes.

Le capital-risque façonne une partie du futur. Aujourd’hui, ce futur reste trop étroit. Si nous voulons construire le futur, pas seulement celui d’une minorité, il faut élargir les horizons. Les idées ne manquent pas en France. Les talents non plus. Ce qui manque encore, ce sont des espaces où ils peuvent pleinement s’exprimer. Investir dans les talents invisibles, ce n’est pas un pari idéologique. C’est un choix stratégique pour l’économie, pour l’innovation et pour le pays tout entier.

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