En 2026, l’entreprise ne peut plus se contenter d’être un acteur économique. Elle est devenue, qu’elle le veuille ou non, un acteur géopolitique. Depuis plus de quinze ans, j’accompagne des comités de direction et des dirigeants en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Ce que j’observe sur le terrain est constant : dans un monde fragmenté par les conflits, les sanctions, les narratifs antagonistes et la montée des extrémismes, l’économie n’est plus neutre. Elle structure les interdépendances, façonne les relations humaines et, parfois, empêche la guerre.

L’entreprise est aujourd’hui l’un des rares espaces où des individus de cultures, de nationalités, de religions et d’histoires opposées continuent à travailler ensemble. Là où les États rompent le dialogue, où la diplomatie officielle s’enlise, j’ai vu des équipes multiculturelles maintenir des coopérations concrètes, silencieuses et efficaces. Le travail devient alors un langage commun, un lieu de coexistence, parfois même un laboratoire du vivre-ensemble.

Contrairement aux idées reçues, cette dynamique ne relève pas d’initiatives marginales. Les grandes entreprises internationales ont démontré leur capacité à réunir des équipes issues de zones de tensions ou de conflits et à faire collaborer des profils que les récits politiques présentent comme « antagonistes ». Dans les organisations que j’accompagne, la mise en œuvre de projets transnationaux permet de déconstruire les stéréotypes et de remplacer la peur de l’autre par la connaissance de l’autre. Ce n’est pas un idéal abstrait : c’est une pratique managériale quotidienne.

Cette réalité est aussi économique. Les conflits ont un coût massif. Selon une simulation de Bloomberg Economics, une guerre entre la Chine et Taïwan représenterait plus de 10 000 milliards de dollars de pertes dès la première année, soit plus de 10 % du PIB mondial. À l’échelle des entreprises, les tensions géopolitiques se traduisent par des ruptures de chaînes d’approvisionnement, une volatilité accrue des marchés, une hausse des coûts de financement et une perte de talents. La paix cesse alors d’être un idéal moral pour devenir un intérêt économique rationnel.

C’est pourquoi, à l’heure où les dirigeants économiques se réunissent à Davos, je souhaite lancer un appel clair aux entreprises internationales : reconnaissez et assumez votre rôle dans la stabilité mondiale. L’entreprise est déjà un acteur non étatique de paix ; il est temps de le nommer, de le structurer et de le valoriser.

Dans cette perspective, je propose la labellisation internationale Economica Pax, destinée à reconnaître les entreprises qui, par leur gouvernance multiculturelle, leurs politiques de ressources humaines inclusives et leurs projets d’intelligence collective, contribuent concrètement à l’apaisement des tensions internationales. Il ne s’agit pas de substituer l’entreprise à l’État, mais de reconnaître sa responsabilité nouvelle dans un monde profondément interdépendant.

Les bénéfices sont tangibles : réduction des risques géopolitiques, stabilité sociale interne, attractivité accrue auprès des jeunes générations en quête de sens et protection de la pérennité économique. Si l’entreprise ne s’engage pas dans la paix par morale, elle le fera par intérêt. Et mon expérience de terrain me conduit à une conviction simple.

À Davos, on parle d’investissements, de risques et de croissance. Il est temps d’y parler aussi de paix économique.
Car dans un monde interdépendant, la stabilité n’est plus un préalable à la performance : elle en est désormais l’un des principaux leviers. L’entreprise n’est plus en marge de l’histoire. Elle est devenue l’un de ses acteurs centraux.

TIME Idées accueille les plus grandes voix mondiales, qui commentent l’actualité, la société et la culture. Nous acceptons les contributions externes. Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles des rédacteurs de TIME.