Juché au sommet d’un squelette d’acier renforcé, Torkjell Lund regarde son domaine.
Vers l’ouest et vers l’est, des pics montagneux enneigés dominent une vaste vallée norvégienne. Au sud, un fjord dépose son eau glacée vers l’Atlantique. Au-dessus de nos têtes, une aurore boréale. Mais c’est ce qui se trouve plus bas que nous montre Torkjell Lund : un gigantesque chantier de roches noires pulvérisées et de structures métalliques en phase de montage.
Il s’agit d’un complexe de data centers, commandé à Nscale, start-up en pleine ascension, par Microsoft et son client, OpenAI. Les data centers sont les moteurs de la révolution IA : des édifices caverneux et boulimiques en énergie, remplis de milliers de puces de haute performance. Ces dernières années, ils poussent comme des champignons, des plaines texanes aux déserts arabes. On en compte plus de 800 en cours de construction, qui nécessiteront ensemble l’équivalent de la consommation électrique annuelle de la Malaisie. D’ici 2030, les géants mondiaux de la tech ont prévu de dépenser environ sept milliards de milliards de dollars dans ces projets, selon le cabinet de consulting McKinsey. La création de ces infrastructures constitue l’un des chantiers les plus démesurés de l’histoire humaine.
Le choix de bâtir un data center au-dessus du cercle polaire arctique a de quoi surprendre. La petite municipalité de Narvik est un vieux port viking qui passe l’essentiel de l’année dans la nuit et le froid. En mars dernier, TIME a eu la possibilité de visiter le site Nscale en exclusivité. Torkjell Lund en est le manager et nous déclare dès notre arrivée que nous tombons un jour particulièrement hostile, car après des mois de neige incessante, la température est repassée au-dessus de zéro et c’est désormais la pluie qui tombe sans répit.
La météo n’a pourtant pas interrompu les travaux. Nous apercevons en hauteur un ouvrier en train de percer des trous sur un échafaudage. Lund nous emmène plus loin pour mieux se faire entendre et nous croisons deux hommes occupés à vidanger l’eau de pluie accumulée. Derrière lui, un autre employé donne des consignes au pilote d’une grue qui manœuvre une colonne d’acier. On compte sur place environ 350 personnes au travail aujourd’hui, sachant qu’il devrait y en avoir au moins 1 500 d’ici quelques mois, lorsque le projet accélérera. “J’ai supervisé beaucoup de chantiers en Norvège, s’époumone Lund, mais celui-ci ne ressemble à aucun autre”.

À ceux qui penseraient que la Norvège arctique est lieu mal choisi pour édifier un data center,Nscale répondrait qu’il s’agit au contraire d’un excellent choix. La région dispose de fait d’un remarquable surplus d’énergie : d’imposants barrages ponctuent le paysage alpin, fournissant de l’eau en abondance aux centrales hydroélectriques avoisinantes. La région présente un excédent électrique d’environ un gigawatt – de quoi alimenter une petite ville. Nscale a négocié l’électricité à un tarif trois fois inférieur à la moyenne européenne, et profite en outre d’un climat rigoureux qui permet d’éviter aux puces de surchauffer.
Le data center de Narvik doit en partie son existence à une suite de machinations entre Washington et la Silicon Valley.
En janvier 2025, Donald Trump a convié à la Maison Blanche le P.-D.G. d’OpenAI, Sam Altman, pour annoncer le lancement du projet Stargate, un partenariat entre OpenAI, Oracle et SoftBank, visant à bâtir tout un réseau de data centers. Depuis cette présentation, l’entreprise IA cofondée par Elon Musk a indiqué que d’ici 2030, ses futurs centres consommeraient l’équivalent de six fois l’énergie dépensée chaque année par la ville de New York.
Le data center édifié à Narvik par Nscale s’appelait initialement Stargate Norway et devait être le premier site européen labellisé Stargate. Mais en avril dernier, Nscale a déclaré qu’elle abandonnait le branding Stargate ; selon une source proche du dossier, OpenAI aurait tardé à signer les contrats, même après avoir annoncé publiquement sa participation. La start-up a donc déclaré que Microsoft allait remplacer OpenAI, tandis qu’un porte-parole du géant IA a tout de même précisé qu’il louerait une partie du site, en tant que client de Microsoft. OpenAI s’est également retiré de l’antenne britannique de Stargate et a annulé l’expansion programmée de son data center flagship à Abilene, au Texas.
Valorisée à presque 15 milliards de dollars, Nscale n’a pas réellement pâti du départ d’OpenAI puisque la demande en puissance de calcul connaît actuellement un pic sans précédent. Cette technologie si convoitée, baptisée néo-cloud, alimente en priorité les nouveaux modèles de calcul requis par l’IA. L’entreprise, enregistrée en Grande-Bretagne, existe depuis à peine deux ans, mais son activité a déjà explosé, puisqu’elle a lancé cinq chantiers – aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Norvège, donc. Les investisseurs prévoient l’introduction en bourse de Nscale pour la fin 2026 et en mars dernier, deux milliards ont été levés par la jeune société, soit la plus grosse levée de fonds de ce genre dans l’histoire européenne. Le P.-D.G. australien de Nscale, Josh Payne, 32 ans, affirme à TIME qu’il verrait bien son entreprise valoir un jour un billion, soit un milliard de milliards de dollars, et concurrencer les Gafam.
Lesdites Gafam, tout comme d’autres mastodontes de la tech, se montrent en l’occurrence désireuses de nouer des liens avec Payne et son bébé. L’ascension fulgurante de Nscale est synonyme d’une manne potentielle à côté de laquelle personne ne veut risquer de passer.
“Je n’ai jamais vu une start-up faire un tel démarrage”, synthétisait en septembre dernier Jensen Huang, P.-D.G. de Nvidia, juste après y avoir investi 683 millions de dollars.
Une croissance spectaculaire qui a aussi suscité quelques questions, lorsque l’on sait que Nscale est né en 2024 dans le giron d’un projet de crypto-mining lourdement endetté, et a emprunté plusieurs milliards pour financer la construction de ses data centers. Le pari majeur de Josh Payne, c’est que ses premiers gros clients – qui ont signé avec lui des contrats exclusifs de cinq ans en moyenne – lui rapporteront de quoi couvrir les coûts immédiats, et permettront donc à l’entreprise de rester à flot par la suite en louant ses puces au marché grand public, une fois expirés ces deals initiaux.
Ce pari tient sur la conviction que la demande en puissance de calcul IA ne baissera pas malgré les énormes quantités de ressources disponibles en ligne, ressources rendues possibles, précisément, par la ruée mondiale vers les data centers. Les néoclouds comme Nscale auront aussi à affronter les actuels géants du cloud traditionnel, sur un marché où ils n’ont pas les mêmes avantages structurels, estime Madison Rezaei, analyste chez Bernstein. “Leur seul véritable atout face à eux, c’est qu’ils sont arrivés les premiers”, résume-t-il.
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