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Cinéma : Le Lièvre, un premier film qui ne reprend jamais son souffle.

Cinéma : Le Lièvre, un premier film
Cinéma : Le Lièvre, un premier film
Toute sa vie, Ian a couru pour faire gagner les autres. Cette fois, il court pour sauver sa peau. Sélectionné au Festival du film francophone d'Angoulême, où nous avons rencontré son réalisateur Gonzague Legout, Le Lièvre est un film de genre audacieux, dont l'ambition se lit dans chaque plan.

Un homme court. Il tombe, repart, traverse une ville, un cimetière, monte sur un bateau dont la cale immense ressemble à un piège. Cet espace clos, où il ne doit jamais cesser de courir, résume à lui seul le film : une course sans issue, dont on ne sort qu’en avançant. Une montre dicte sa loi. S’arrêter, c’est mourir. Et derrière cette mécanique de thriller se cache un passé qu’on lui a appris à ne surtout pas regarder.

Le Lièvre, premier long métrage de Gonzague Legout, présenté en sélection officielle au Festival du film francophone d’Angoulême, commence comme un film que l’on ne saurait ranger : une course clandestine, une forte récompense, des centaines de participants poussés jusqu’à l’épuisement. On pense à Marche ou crève, au Prix du danger, à On achète bien les chevaux de Sydney Pollack. Puis le film s’échappe. « Il est compliqué à pitcher », reconnaît le cinéaste.

Ian (Dali Benssalah) est un « lièvre ». En athlétisme, c’est le coureur qui impose son rythme au champion avant de quitter la piste, indispensable à une victoire qui sera toujours celle d’un autre. « Ce n’est pas pour rien que sa sortie, on appelle ça le sacrifice du lièvre. » Ian accepte une course clandestine dont la récompense pourrait sauver sa famille. Il découvre trop tard la règle : celui qui s’arrête meurt. L’homme programmé pour abandonner doit gagner la première course de sa vie.

La caméra, montée sur une remorque tirée à vélo, ne le lâche presque jamais. Cimetière, cale, routes, paysages : chaque espace devient une menace, et la course le pouls même du film. Legout ne sacrifie pas pour autant l’image à la vitesse. Tourné en Univisium, un format qui resserre le cadre, le film aligne des compositions impeccables, lignes architecturales, symétries, rangées de croix ou de chaises vides) où le corps d’Ian paraît d’autant plus vulnérable. « J’ai une passion pour l’obscurité », confie ce cinéaste qui cite Lucien Hervé, photographe d’architecture, Gregory Crewdson ou Orson Welles.

© Charybde Distribution le lièvre
© Charybde Distribution le lièvre

Le film frôle la science-fiction sans y entrer. Tout cela, insiste Legout, « pourrait exister ». Un conditionnel qui inquiète. Simon Abkarian incarne cette étrangeté : organisateur de la course, entouré de statues grecques comme un dieu de pacotille, il règne sur un petit monde de coureurs tout en restant lui-même prisonnier du système.

Le Lièvre est aussi le portrait d’une famille à bout de souffle, liée par un souvenir douloureux. Anne, la sœur de Ian (Naïlia Harzoune), soignante à l’hôpital, s’enfonce de scène en scène à mesure que la lumière baisse. Marthe, leur mère (Sandrine Bonnaire), ne court pas : elle valse, tourne sur elle-même, enfermée dans son propre mouvement. Chacun a inventé sa manière d’avancer sans regarder derrière soi.

Pourquoi court-on, et que fuit-on ? Legout est parti de l’explosion du running, derrière laquelle il a découvert des histoires de deuil et de maladie.

« J’ai envie de dire que la première réaction, c’est la fuite. »

Ian court pour l’argent, pour sa famille, mais aussi pour tenir son passé à distance. À mesure que le corps s’épuise, les défenses psychologiques cèdent. « Le monstre qu’il y a sous le lit, tu vas le retrouver au bout du chemin. »

Pour ce rôle, le cinéaste ne voulait surtout pas d’un héros invincible, « un personnage qui ne se bat pas mais qui se défend ». Révélé par Mourir peut attendre, Dali Benssalah s’est entraîné six mois avec Mounir Akbache, l’un des meilleurs lièvres du monde. De tous les plans, il porte le film avec une fragilité rare dans le cinéma de genre. Ian pleure, tombe, se relève, et l’on retrouve dans son regard ce que Legout aimait chez le Dustin Hoffman de Marathon Man : « On a l’impression qu’il n’y arrivera pas. »

C’est aussi la limite d’un premier film qui veut tout montrer et tout dire. Porté par sa créativité, Legout n’économise pas toujours ses effets : les idées visuelles s’accumulent, et certaines scènes semblent exister pour elles-mêmes plus que pour le récit. La fin,  légèrement elliptique, laisse en suspens ce que le film avait patiemment construit.

Reste une vraie proposition de genre, rare dans un premier long métrage français. Après avoir passé le film à fuir, ses personnages peuvent enfin s’arrêter et regarder derrière eux. Reste à savoir ce qu’on fait quand on ne court plus.

Le Lièvre, de Gonzague Legout, avec Dali Benssalah, Naïlia Harzoune, Sandrine Bonnaire, Simon Abkarian et Louis Peres. 1h35. Distribution : Charybde Distribution. En salle le 2 décembre.

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