Un gamin de six ans s’assoit face à un groupe de vieux joueurs soviétiques, dans un parc de Brooklyn. Au début, ils refusent de le laisser jouer : trop faible, trop jeune. Puis ils cèdent. Il en bat deux, peut-être trois. À partir de ce jour, il devient leur « petit prodige ». Cette scène, Levy Rozman la raconte encore comme la toute première image qui lui vient à l’esprit quand on lui parle de son enfance. C’est son grand-père qui l’a assis devant un échiquier à cinq ans. Un an plus tard, premier tournoi. Autour de la table familiale, un rituel s’installe : chaque cousin, chaque oncle, chaque adulte de passage doit affronter le petit garçon. « Je pense que cela m’a énormément donné confiance en moi : je pouvais jouer contre des adultes et gagner », résume-t-il. C’est l’une des rares disciplines, note-t-il, où un enfant peut battre un adulte dans un cadre compétitif.
Vingt ans plus tard, l’enfant du parc est devenu GothamChess, la chaîne d’échecs la plus suivie au monde sur YouTube – plus de 7,8 millions d’abonnés en 2026 – et l’un des deux plus gros créateurs de contenu du secteur avec le grand maître Hikaru Nakamura. En 2011, il décroche le titre de Maître National, en 2016 devient Maître FIDE, puis scelle son statut de Maître International en 2018 avec un classement ELO culminant à 2421. Cette fois, il revient à Paris pour un spectacle prévu le 7 novembre au Casino de Paris, mélange assumé de stand-up et d’échiquier. Mais réduire Rozman à ce rendez-vous serait passer à côté de l’essentiel : sa trajectoire raconte comment un jeu longtemps ringard est devenu un objet de pop culture, porté par un adolescent qui a failli tout arrêter.
Désacraliser le mythe du génie
Pourtant, la romance manque de rompre. À l’adolescence, Rozman traverse une phase où il envisage sérieusement de tout lâcher. Les échecs, dit-il, sont l’un des rares univers où l’on peut « être en train de gagner 99 % de la partie et perdre dans le dernier pour cent, en une seconde ». Seule la boxe, selon lui, connaît une bascule aussi brutale. Il a douze, treize, quatorze ans, l’âge où « nous entrons dans nos toutes premières années d’adulte », tiraillé émotionnellement. Il arrête, reprend, arrête encore. Le retour se joue à quinze ans, quand un ami proche le relance et que le métro new-yorkais lui offre une autonomie nouvelle : il se déplace seul jusqu’aux tournois. « Cela m’a d’une certaine manière donné envie de recommencer à étudier les échecs », dit-il. Il n’a jamais rejoué de façon continue depuis, mais il n’a plus jamais vraiment arrêté.
C’est l’enseignement qui façonne réellement sa méthode. Première leçon donnée à quinze ans, à un camarade de classe ; puis, à dix-neuf ans, dans un programme scolaire à l’université. Deux certitudes en émergent rapidement. La première : il adore transmettre, y compris à des enfants de quatre ans. La seconde, plus structurante : il veut décider seul. « Au début, à l’université, j’étais professeur dans l’entreprise de quelqu’un d’autre et je n’aimais vraiment pas ça », confie-t-il. L’ambition de monter sa propre école d’échecs ne se concrétisera jamais telle quelle. Le Covid rebattra les cartes autrement.

Sa pédagogie, il la résume en une formule sans détour : rendre accessible ce qui semble aride. « En réalité, les échecs sont un jeu assez ennuyeux, si on y pense », lâche-t-il, sans pudeur académique, pas de plateau, pas d’argent en jeu, un rythme lent. Le problème, selon lui, tient surtout à une association d’idées : « Beaucoup de gens pensent qu’ils ne devraient pas apprendre les échecs parce qu’ils ne sont pas assez intelligents. C’est faux. N’importe qui peut apprendre » Sa mission, dit-il, consiste à démonter cette croyance en multipliant les références – cinéma, musique, sport – pour ancrer le jeu dans le quotidien. Résultat inattendu : des messages venus d’Algérie ou d’ailleurs lui expliquent avoir appris l’anglais en le regardant jouer. Le pseudonyme GothamChess, lui, naît presque par hasard au printemps 2020, simple clin d’œil à New York, pas à Batman, précise-t-il, même si tout le monde le croit. Il ne pensait alors pas que quiconque regarderait ses vidéos.
La fabrique d’un monstre numérique
C’est au printemps 2020, au cœur des confinements mondiaux, que Levy Rozman bascule dans une autre dimension. Porté par le phénomène de la série Le Jeu de la dame sur Netflix et l’explosion du streaming, GothamChess devient un monstre médiatique. Ses analyses de parties, son format iconique « Guess the ELO » – où il tente de deviner le niveau de joueurs amateurs à partir de leurs pires erreurs – et son humour mordant font un carton. En 2021, il franchit le million d’abonnés. En juillet 2026, sa chaîne YouTube culmine à plus de 7,87 millions d’abonnés (pour plus de 10 millions toutes plateformes confondues), imposant sa chaîne comme la première au monde dans sa catégorie, loin devant la plupart des Grand Maîtres historiques.
Mais la célébrité sur Internet s’accompagne de ses démons. En mars 2021, la trajectoire fulgurante de Rozman percute de plein fouet une controverse virale d’une violence inouïe : l’affaire Dewa Kipas. Après avoir identifié des anomalies de jeu chez un joueur indonésien et l’avoir signalé pour triche sur Chess.com, plateforme qui bannira le compte, Rozman se retrouve accusé à tort par des cybernautes d’avoir orchestré un bannissement abusif par jalousie. En quelques heures, la machine s’emballe. Fake news relayées par des grands médias nationaux, lynchage numérique massifié, menaces de mort.
Ce 7 novembre 2026, c’est sur la scène mythique du Casino de Paris qu’il posera ses valises. L’objectif ? Transposer la frénésie du web dans une salle de 1 000 personnes
Le créateur, alors lancé depuis seulement huit mois, doit passer ses réseaux en privé et couper ses flux pendant plusieurs semaines. « J’ai très vite compris que les mensonges sur Internet pouvaient se propager extrêmement rapidement, analyse-t-il aujourd’hui avec recul. Cela a été un mois et demi très difficile. Mais j’ai survécu. Et un jour, si j’écris mes mémoires, cette histoire y sera. » La vérité éclatera plus tard, lorsque la joueuse professionnelle indonésienne Irine Sukandar démontrera en direct l’incapacité du joueur en question à jouer au niveau prétendu, calmant les esprits et transformant la rancœur en un respect durable.
De l’écran au Casino de Paris
Loin de se cantonner au virtuel ou aux livres à succès, Levy Rozman a entrepris de transformer les échecs en show scénique à part entière. Alors qu’il sillonne la capitale française cet été 2026, il prépare le chapitre suivant de sa conquête : le GothamChess Europe Tour 2026. Ce 7 novembre 2026, c’est sur la scène mythique du Casino de Paris qu’il posera ses valises. L’objectif ? Transposer la frénésie du web dans une salle de 1 000 personnes. L’événement promet un savant mélange de stand-up, de pédagogie et de performance athlétique : parties à l’aveugle, défis handicapés (jouer sans sa reine), analyses en temps réel, invités d’honneur et sessions live du culte « Guess the ELO ». « L’idée est d’amener les échecs dans un format différent. Les gens restent assis dans la salle, ils aiment les échecs, ils aiment rire et passer un bon moment. C’est un peu un mélange entre le stand-up et la stratégie. »
Derrière l’américain hyperactif, l’homme d’affaires averti et le showman des planches, le gamin de Brooklyn n’est pourtant jamais très loin. Malgré les millions de vues, les tournées internationales et ses ambitions renouvelées de conquérir le titre ultime de Grand Maître, la relation de Levy Rozman avec le jeu reste viscérale, presque enfantine. « Je me suis réveillé ce matin et j’ai joué quelques parties sur mon téléphone, confie-t-il dans un sourire. Je gagne une partie, je suis heureux. Je perds, j’ai l’impression d’être un idiot. C’est devenu comme se brosser les dents. » Vingt ans de compétition n’y auront rien changé : sur l’échiquier comme devant la caméra, c’est toujours la même curiosité intacte qui le pousse à rejouer, partie après partie. « Les possibilités à l’intérieur de 64 cases restent infinies. C’est ce qui continue de me passionner. »






