Anatomie d’un best-seller
Un monde les sépare, mais une même chaine les relie. L’une, française, blanche, intellectuelle, issue de l’aristocratie. L’autre, sénégalaise, esclave, noire, arrachée à sa famille dans l’enfance. Le destin de cette dernière, nommée Ourika, inspirera à la première, Claire de Duras, le récit du même nom publié en 1823. Un best-seller précurseur de l’antiracisme et du féminisme. Avec Si nous n’étions captives, Cécile Chabaud propose bien plus qu’une relecture de l’œuvre : elle en révèle la portée profondément subversive. En mettant en regard le destin de Claire et celui d’Ourika, l’autrice éclaire deux trajectoires prises dans les rets d’un ordre social où le genre et la couleur assignent et enferment. Son mérite est de restituer la modernité saisissante du texte, esquissant déjà une critique aiguë du regard racial, tout en donnant à entendre une voix féminine empêchée – double transgression dans une société encore corsetée. Un roman élégant et sensible, sous forme de biographie croisée.
Si nous n’étions captives, de Cécile Chabaud, L’Archipel, 186 pages, 20 euros.

Dinosaures aux enchères
Ces reptiles fossiles géants sont-ils devenus le dernier jouet en vue des milliardaires ? C’est l’idée émanant de cette palpitante enquête qui suit la trajectoire des squelettes géants, arrachés aux déserts américains ou mongols pour finir dans les salons privés et les salles de ventes les plus prestigieuses. La journaliste indépendante Pauline Lallement raconte comment ces reliques scientifiques de l’histoire naturelle se retrouvent cotées plus cher que certains maîtres de la peinture, transformées en symboles de puissance pour collectionneurs en quête de trophées. Au fil des pages se dessine un univers où spéculation, ego et rivalités se heurtent aux exigences muselées d’universitaires relégués au second plan par la fièvre des enchères préhistoriques. D’un style incisif et sans didactisme, Jurassic Fric donne à voir les coulisses d’un capitalisme fossile au sens propre, fascinant et légèrement inquiétant à la fois. Un récit d’enquête qui se lit comme un reportage au long cours, et pose une question simple : à qui appartiennent vraiment les dinosaures ?
Jurassic Fric, de Pauline Lallement, Flammarion, 300 pages, 20 euros.

Police de caractère
Que les aficionados de Fred Vargas se rassurent : après avoir un peu molli ces dernières années, la flamme du taciturne commissaire Adamsberg se ravive. Il n’a rien perdu de son art, qui consiste à résoudre des crimes en ayant l’air de rêver à autre chose. Le vieux flic revient ainsi hanter Paris, ses collègues et quelques cadavres soigneusement arrangés, comme si l’assassin avait lu trop de polars, et pas les bons. On retrouve dans son sillage la même petite bande sympathique, toujours aussi légèrement dysfonctionnelle, avec ses tics, ses fulgurances et ses cafés tièdes, tandis qu’Adamsberg suit des pistes que personne ne voit – parfois pas même le lecteur, qui finit pourtant par le rattraper. L’intrigue serpente, digresse, s’attarde sur des détails absurdes… et, comme toujours chez Vargas, tout finit par s’emboîter avec une logique désarmante. Ce nouveau roman – onzième volet des aventures du commissaire – n’invente pas un nouvel univers, il le décale juste un peu : plus mélancolique, plus flottant, mais redoutablement efficace. En gardant cette touche d’humour mélancolique qui fait le charme des personnages.
Une unique lueur, de Fred Vargas, Flammarion, 528 pages, 23 euros.







