21,1°C. Le chiffre est passé presque inaperçu. Il s’agit pourtant d’un record absolu : ce 22 août, la température moyenne de surface des océans mondiaux, hors zones polaires, a dépassé tous les seuils jamais mesurés depuis le début des relevés satellites, en 1979. L’annonce a été faite ce 24 août par Copernicus, le service européen dédié au changement climatique.
Le précédent record, établi en mars 2024, plafonnait à 21,09 °C. La nouvelle marque le dépasse à peine, mais son calendrier interpelle davantage que son ampleur. Les eaux du globe atteignent d’ordinaire leur pic thermique en mars-avril, à la fin de l’été austral, quand l’hémisphère sud, qui concentre l’essentiel des surfaces océaniques, restitue sa chaleur accumulée. Voir ce record tomber en plein mois d’août, alors que la courbe des températures devrait déjà s’infléchir, trahit une chaleur qui s’installe et qui dure.
Le phénomène El Niño coupable ?
Ce pic ne sort pas de nulle part. Un épisode El Niño se développe actuellement dans le Pacifique tropical, et les modèles de l’Organisation météorologique mondiale tablent sur une intensité inédite depuis plusieurs décennies. Ce phénomène climatique naturel, qui revient tous les deux à sept ans, réchauffe ponctuellement les eaux de surface et perturbe les régimes de pluie sur plusieurs continents. Ses effets se font déjà sentir : mousson affaiblie en Inde, feux de forêt en recrudescence en Indonésie, risques d’incendies accrus en Australie.
Mais réduire ce record à El Niño serait trompeur, prévient Samantha Burgess, responsable stratégique climat au centre européen Copernicus. Pour elle, ce nouveau seuil est avant tout le signal d’un océan sous pression croissante, sur lequel El Niño vient simplement ajouter sa propre couche de chaleur, par-dessus des décennies de réchauffement d’origine humaine. Un constat que partage Thomas Frolicher, physicien de l’environnement à l’université de Berne : selon une étude publiée la semaine dernière, la hausse des températures observée jusque dans les mers européennes, de l’Atlantique irlandais à la Méditerranée, s’explique directement par la poursuite de la combustion des énergies fossiles.
Ces vagues de chaleur fragilisent récifs coralliens et herbiers marins, bouleversent les chaînes alimentaires sous-marines
Les océans absorbent plus de 90 % de la chaleur excédentaire générée par les activités humaines. Un rôle d’amortisseur climatique qui a ses limites : selon les données de Copernicus, le nombre de jours de vagues de chaleur marine a plus que triplé depuis le début des années 1990. Ces vagues de chaleur fragilisent récifs coralliens et herbiers marins, bouleversent les chaînes alimentaires sous-marines et poussent certaines espèces à migrer, avec des répercussions directes sur les filières de pêche et d’aquaculture.
Montée des eaux, tempêtes, coraux : la facture s’allonge
L’eau plus chaude se dilate, ce qui accélère la montée du niveau des mers et accroît les risques d’inondation pour les littoraux et les petits États insulaires. Elle transfère aussi davantage de chaleur et d’humidité vers l’atmosphère, un carburant supplémentaire pour les pluies intenses et les tempêtes. Cet été dans l’hémisphère Nord, l’Europe et l’Amérique du Nord ont déjà encaissé des vagues de chaleur et des sécheresses record, doublées de feux de forêt, pendant que l’Asie affrontait pluies torrentielles et typhons. Autre effet moins visible : une eau plus chaude absorbe moins efficacement le dioxyde de carbone. Or l’océan constitue l’un des principaux puits de carbone de la planète. Si sa capacité d’absorption s’affaiblit avec la hausse des températures, c’est tout un mécanisme de régulation du climat qui se grippe.
Face à ce constat, certains organismes appellent à agir sur deux fronts. D’un côté, réduire rapidement les émissions liées aux énergies fossiles. De l’autre, protéger les écosystèmes marins et côtiers : mangroves, herbiers et marais absorbent du carbone, tandis que les récifs coralliens amortissent les tempêtes et abritent une biodiversité précieuse. Plus de 190 gouvernements se sont engagés à protéger au moins 30 % des surfaces terrestres et marines d’ici à 2030, un objectif encore loin d’être atteint.






