Ségolène Royal a traité Raphaël Glucksmann de « stagiaire en politique », le 20 septembre, en pleine campagne pour la primaire de la gauche sociale-démocrate. La sortie n’est pas restée sans réponse : dès le lendemain, le cofondateur de Place publique a rappelé publiquement qu’il n’avait pas, contrairement à elle, sollicité de poste auprès d’Emmanuel Macron, une pique visant sa nomination comme ambassadrice chargée des pôles Arctique et Antarctique, entre 2017 et 2020. En quelques phrases, l’ancienne candidate à la présidentielle de 2007 a réactivé, à 73 ans, tout ce qui fait sa singularité : le sens de la formule, le rapport ambigu à l’appareil socialiste et une capacité intacte à occuper l’espace médiatique.
Le parcours, lui, est limpide. Passée par l’ENA, promotion Voltaire, celle de François Hollande et Dominique de Villepin, elle grimpe vite dans l’appareil mitterrandien : chargée de mission à l’Élysée dès 1982, puis conseillère aux affaires sociales et à l’environnement jusqu’en 1988, avant de se faire élire députée dans les Deux-Sèvres, terre pourtant acquise à la droite. Trois portefeuilles ministériels suivent, sous Bérégovoy puis Jospin – Environnement, Enseignement scolaire, Famille et Enfance – où elle forge une identité qui ne l’a jamais quittée : protection des mineurs, lutte contre les violences sexuelles, loi sur la contraception d’urgence de 2000. En 2006, elle remporte la primaire socialiste avec plus de 60 % des voix, devenant la première femme investie par un grand parti pour l’Élysée. L’année suivante, elle échoue au second tour face à Nicolas Sarkozy, avec 46,94 % des suffrages. Près de 16,8 millions de Français l’ont choisie, sans que cela suffise.
Vingt ans d’allers-retours
Le récit ne s’arrête pas à la défaite. En 2008, elle perd la direction du PS de 102 voix face à Martine Aubry, et conteste le résultat. Éliminée dès le premier tour de la primaire de 2011, elle échoue en 2012 à reconquérir un siège de députée à La Rochelle, battue par le dissident Olivier Falorni, un épisode envenimé par un appel public de Valérie Trierweiler à voter contre elle. Elle revient ensuite au gouvernement : à l’Écologie sous François Hollande, de 2014 à 2017, elle porte la loi de transition énergétique de 2015. Coup de théâtre ensuite : elle soutient Emmanuel Macron en 2017 après l’élimination de Benoît Hamon, et devient son ambassadrice pour les pôles, un poste dont elle sera écartée en 2020 dans un climat tendu. En 2022, nouveau virage : elle appelle à voter Jean-Luc Mélenchon plutôt que la candidate officielle du PS, Anne Hidalgo. Quatre ans plus tard, la voilà de retour, dans une primaire à laquelle participe le PS.
Entre-temps, un fil résiste à tous les reclassements : l’enfance. Ministre de la Famille au tournant des années 2000, elle avait lancé la campagne « Se taire, c’est laisser faire » contre les violences sexuelles sur mineurs. Fin 2025, elle publie Mais qui va garder les enfants ?, un titre qui renvoie directement à une remarque prêtée à Laurent Fabius lors de la campagne pour l’investiture socialiste de 2006, que l’intéressé a toujours démentie. Son passage à la présidence de Poitou-Charentes, de 2004 à 2014, laisse en revanche un bilan plus disputé : des audits postérieurs à son départ ont pointé une situation financière jugée préoccupante, ce qu’elle a toujours contesté.
Ordre juste et dossier Ukraine
Sur le fond, la candidate de 2026 met en avant cinq grands engagements plutôt qu’un programme entièrement chiffré : un « ordre juste », l’urgence climatique, l’urgence énergétique, un État fort pour l’enfance, une France « médiatrice » sur la scène internationale. Cette dernière ambition se heurte à un dossier sensible : en 2022, elle avait mis en doute la réalité du bombardement de la maternité de Marioupol et son bilan humain, avant de reconnaître son erreur et de présenter ses excuses. Ses prises de position ultérieures sur la guerre en Ukraine ont également suscité des critiques. Le sujet la place en porte-à-faux avec Raphaël Glucksmann, partisan déclaré d’un soutien ferme à l’Ukraine, et nourrit une rivalité devenue acide à trois semaines du premier tour, fixé aux 9 et 10 octobre.
Face à des rivaux nettement plus jeunes, elle mise tout sur l’antériorité : elle affirme avoir déjà gouverné et assure que, si elle accédait à l’Élysée, elle réglerait les problèmes avant qu’ils ne provoquent des mouvements sociaux. L’argument s’appuie sur une longue expérience : plusieurs passages au gouvernement, dix ans à la tête d’une région et une fonction d’ambassadrice. Mais il charrie aussi son revers : la défaite de 2007, la guerre interne avec Aubry, l’échec de 2011, le soutien alterné à Macron puis à Mélenchon. Les électeurs de la primaire trancheront : garantie de compétence ou signe d’une génération politique qui refuse de céder la place.





