Il y a ces moments où Paris s’arrête. Pas la ville (elle ne s’arrête jamais vraiment) mais ses habitants. Un homme assis sur une rambarde de métro, perdu dans ses pensées. Une bulle de savon qui flotte dans un café. Un vendeur de maïs figé dans un geste suspendu… Bilal Hamdad peint ces instants-là, ceux qu’on ne regarde plus, ceux qui glissent entre les heures pressées. Au Petit Palais, vingt de ses toiles monumentales investissent les salles du musée jusqu’en février prochain. C’est la première fois qu’une institution lui consacre une exposition d’une telle ampleur. Et le lieu n’a rien d’anodin : l’artiste, visiteur régulier du musée, a « rencontré » ses tableaux comme on engage une conversation silencieuse. Ici, Courbet côtoie un marché éphémère à la sortie du métro. Là, Manet dialogue avec un serveur de bar dans la pénombre. Né en 1987 à Sidi Bel Abbès, en Algérie, Bilal Hamdad a suivi un parcours : formation dans sa ville natale, études à Alger puis Bourges, diplôme des Beaux-Arts de Paris en 2018.
Mais son regard, lui, n’a rien de conventionnel. Il capte le Paris que personne ne photographie : celui des solitudes pressées, des corps absents au milieu de la foule, des visages tournés vers nulle part.

Sa méthode ressemble à celle d’un documentariste. Bilal Hamdad arpente la capitale, appareil photo en main, à la manière d’Atget jadis. Il saisit des scènes sur le vif, sorties de métro, terrasses de cafés, escaliers du quotidien, puis les transpose sur des toiles de très grand format, parfois plus de deux mètres de haut.
« La plupart de mes peintures ont été inspirées par mon quotidien à Paris »
Le résultat? Un naturalisme troublant, presque photographique, mais traversé par une poésie discrète que seule la peinture permet. Car Bilal Hamdad n’est pas qu’un témoin. C’est un héritier. Dans chacune de ses compositions affleurent les échos des : les clairs-obscurs de Caravage, la frontalité de Manet, la puissance sociale de Courbet. Lors de sa résidence à la Casa de Velázquez à Madrid, il a longuement médité devant les toiles du musée du Prado. Ces influences ne sont jamais gratuites : elles tissent des ponts entre hier et aujourd’hui, entre les Halles de Lhermitte et un marché du 18ᵉ arrondissement.
L’œuvre qui donne son titre à l’exposition, Paname, répond directement aux Halles de Paris de Léon Lhermitte, monumentale peinture du XIXᵉ siècle conservée au Petit Palais. Même ambition documentaire, même attention aux petites gens, mais cent cinquante ans d’écart.
Entre les deux, Paris a changé de visage sans changer d’âme. « Ces dernières années, la plupart de mes peintures ont été inspirées par mon quotidien à Paris. Pour moi, il n’y a pas de meilleure récompense que de les présenter au Petit Palais », affirme Bilal.
Une mélancolie jamais complaisante
Ce qui frappe chez Bilal Hamdad, c’est cette capacité à rendre universelles des scènes profondément ancrées dans le Paris multiculturel d’aujourd’hui. Ses personnages, souvent afro-descendants, parfois sans visage, deviennent des allégories du quotidien urbain. Dans Angelus, un jeune homme assis dans le métro Cité devient une icône contemporaine, auréolé par le pictogramme lumineux d’une sortie de secours.

Le titre fait référence à Millet, bien sûr. Mais là où le peintre du XIXᵉ siècle montrait la piété paysanne, Hamdad capture une méditation urbaine, silencieuse, presque sacrée. Il y a une mélancolie chez lui, jamais complaisante. Dans l’attente, un personnage de dos, mains dans les poches, incarne l’invisibilité sociale au cœur du tumulte. Dans Nuit égarée, des corps flottent sur une eau sombre, référence implicite aux naufragés de la Méditerranée, mais aussi à l’Ophélie de Millais. Le drame contemporain rencontre la tragédie romantique. À une époque saturée d’images, Bilal Hamdad affirme la pertinence de la peinture. Pas comme nostalgie, mais comme nécessité. Ses toiles nous obligent à ralentir, à regarder vraiment.
Et dans ce silence qu’il compose avec tant de justesse, Paris apparaît enfin : peuplée, métissée, densément humaine.





