Au deuxième jour d'un procès historique confrontant les deux géants de la tech Elon Musk et Sam Altman, le ton est monté entre l'homme le plus riche de la planète et l'avocat de la partie adverse. Elon Musk se présente comme victime du PDG d'OpenAI, un ancien proche partenaire qu'il accuse aujourd'hui de trahison.

L’homme le plus riche du monde a pris la parole. Elon Musk a témoigné, au deuxième jour du procès d’OpenAI, accusant de trahison son ancien associé, Sam Altman, PDG de l’entreprise d’intelligence artificielle (IA). En début de matinée ce mercredi 29 avril, le patron de SpaceX et de Tesla a reproché à son rival d’avoir transformé OpenAI, organisation à but non lucratif, en société commerciale grâce à l’aide du géant Microsoft. Elle est aujourd’hui valorisée 852 milliards de dollars et prépare son entrée en bourse d’ici fin 2026.

Elon Musk et Sam Altman entretenaient une relation bien plus apaisée en 2015, lorsque tous deux s’étaient associés pour fonder OpenAI, dans l’optique de « garantir que l’intelligence artificielle générale […] profite à toute l’humanité », comme le précise la charte de la société. Cet élan philanthropique commun, aujourd’hui rompu, est à la source du désaccord profond entre les deux magnats de la tech étasunienne.

Les raisons derrière la métamorphose d’OpenAI

« J’ai été l’idiot qui les a financés gratuitement pour créer une start-up », a regretté, mercredi 29 avril au tribunal d’Oakland, Elon Musk. « Je leur ai donné 38 millions de dollars de financement, essentiellement gratuit, pour créer ce qui allait devenir une entreprise de 800 milliards de dollars ». Selon le natif sud-africain, OpenAI aurait dévoyé son statut initial en privilégiant des intérêts commerciaux, au détriment de son engagement originel : être un laboratoire purement philanthropique. « Ils ont volé une organisation à but non lucratif. Ce n’est pas juste », écrivait-il sur X, mardi 28 avril.

Bien qu’il ne devait pas témoigner mercredi, Sam Altman était présent au palais de justice fédéral d’Oakland et a donc assisté aux temps de parole des avocats d’OpenAI. Parmi ceux-ci se trouve William Savitt, qui a, dès 10h30, tenu à justifier le basculement d’OpenAI en l’estimant comme une nécessité dans le système ultra-capitaliste de la Silicon Valley. Rester confiné dans une logique non lucrative apparaissait de plus en plus utopique pour concurrencer en bonne et due forme Google. Cet objectif n’était atteignable qu’en embauchant les meilleurs talents et en investissant dans la plus grande puissance de calcul, a argumenté l’avocat.

Les avocats d’OpenAI ont cherché à décrédibiliser les allégations d’Elon Musk en assurant que la promesse de rester une organisation à but non lucratif n’avait jamais été formulée par l’entreprise. Les accusations du patron de Tesla n’auraient alors qu’un objectif : affaiblir la croissance rapide d’OpenAI, portée par ChatGPT, et accélérer celle de xAI, l’entreprise d’IA créée par Elon Musk en 2023 pour concurrencer celle de Sam Altman.

Lors du contre-interrogatoire, Elon Musk a, à plusieurs reprises, contesté les questions posées par l’avocat de la partie adverse, auxquelles il devait répondre par oui ou par non. « Vos questions sont conçues pour me piéger. Toute réponse simple induirait le jury en erreur », a-t-il critiqué. « La réponse classique à une question par oui ou par non n’est pas si simple », s’est-il défendu.

La filiale lucrative d’OpenAI sème le trouble

Depuis la création d’OpenAI en 2015, les fondateurs réfléchissent aux meilleures trajectoires pour la survie de l’entreprise. Ces recherches aboutissent, dès 2019, à la création d’une filiale à profit plafonné, OpenAI Global, LLC, afin de tirer des bénéfices au plafond prédéfini et d’attirer des investissements. L’idée de concevoir une telle structure en parallèle du système non lucratif avait d’ores et déjà été préconisée par Elon Musk : ce serait « probablement mieux », confiait-il dès novembre 2015 à son ex-associé Sam Altman. « OpenAI n’est pas en train de rattraper son retard [sur Google]. Le choix de la fondation était peut-être rétrospectivement le mauvais choix », écrivait-il en 2016.

Néanmoins, lorsque OpenAI se tourne finalement vers la création de la filiale commerciale, les critiques abondent. Elon Musk, principalement, s’est immédiatement fendu de dénoncer une trahison, tout en cherchant à obtenir la majorité des parts et le contrôle du conseil d’administration. « On ne peut pas voler une œuvre caritative impunément », a-t-il fustigé au tribunal, rappelant à quel point l’IA, placée entre de mauvaises mains, pouvait être nocive pour la survie de l’humanité.

« Si quelqu’un qui n’est pas digne de confiance est aux commandes de l’IA, c’est un danger considérable pour le monde entier », a argué Elon Musk, à quelques mètres de Sam Altman. Le multimilliardaire entretient depuis toujours la crainte d’un avenir où la technologie surpassera les hommes, lesquels finiraient par être considérés, selon lui, « comme des êtres lents et stupides ». Une vision des choses qui a abouti notamment à la signature d’une pétition, en 2023, laquelle appelait à un moratoire sur l’IA en attendant la promulgation d’un système de sécurité solide. L’avocat d’OpenAI William Savitt l’accuse cependant d’avoir pour seul objectif de capter l’IA pour lui-même.

Pour preuve, Elon Musk avait proposé en 2018 de reprendre OpenAI par Tesla. L’entreprise sera « la seule voie qui puisse [permettre de] rivaliser avec Google », avait écrit le multimilliardaire le 1ᵉʳ février. « J’estime à 0 % la probabilité qu’OpenAI demeure pertinent face à DeepMind-Google sans un changement radical dans son exécution et ses ressources. Pas même 1 % », affirmait-il fin 2018.

Ce que va changer l’issue du procès

D’ici mi-mai, la juge fédérale Yvonne Gonzalez Rogers doit trancher sur un point crucial : Sam Altman a-t-il délibérément violé la charte fondatrice d’OpenAI ? Si le procès donne raison à Elon Musk, l’entreprise derrière l’IA la plus utilisée au monde pourrait se confronter à une restructuration soudaine qui prendra l’allure d’une onde de choc tant sur son leadership que sur son financement. L’homme le plus fortuné de la planète compte bien utiliser sa potentielle victoire comme source de chaos dans la société qu’il a cofondée dans le passé. Il réclame, entre autres, le démantèlement de certaines parties d’OpenAI ainsi que la destitution de ses dirigeants, Sam Altman et Greg Brockman.

L’application de ces recommandations se présenterait comme une véritable fenêtre de tir pour xAI, qui profiterait du désordre interne chez son plus grand concurrent pour s’élever dans le secteur de l’IA. La moindre période de confusion au sein d’OpenAI se traduirait, indubitablement, par un ralentissement de ses nouvelles fonctionnalités et une mise en pause de ses projets en cours. Un retour au stade non lucratif empêcherait aussi l’entrée en bourse prévue fin 2026. Elon Musk veut jouer sur sa popularité pour mieux imposer sa vision des choses : « C’est une légende, que vous l’aimiez ou non », abondait, dès mardi 27 avril, son avocat.

Dans le cas contraire, une victoire d’OpenAI permettrait à Sam Altman de maintenir l’évolution de son entreprise en multipliant les investissements et en approfondissant ses partenariats. Plus largement, ce scénario validerait la structure de sa société (qui mêle organisations à but lucratif et non lucratif) et inspirerait peut-être d’autres entreprises à adopter ce système hybride.