C’est un comportement automatique lorsque vous rencontrez quelqu’un : inconsciemment, vous évaluez son âge à partir de signes ses physiques. Des rides sur le visage, des cheveux blancs, une démarche instable : tous ces éléments indiquent un âge avancé.

Souvent, ces hypothèses sont tout de même assez précises, et les chercheurs tentent de reproduire ce calculateur d’âge interne pour déterminer l’âge des personnes, non pas de manière chronologique, mais biologique.

Dans un nouvel article publié dans Nature Medicine, Tony Wyss-Coray, professeur de neurologie à l’université de Stanford et directeur de la Phil and Penny Knight Initiative for Brain Resilience, présente avec ses collègues un test sanguin qui permet de déterminer « l’âge biologique » d’une personne : un chiffre basé sur votre santé interne qui peut indiquer votre état de vieillissement plus précisément que votre âge chronologique.

Le test recherche des ensembles de protéines propres à 11 systèmes organiques, et chacun de ces groupes de protéines donne un aperçu de l’état de santé de l’organe correspondant. Étudiés ensemble, ils peuvent aider à prédire quelles personnes sont susceptibles de développer certaines maladies pendant la prochaine décennie.

D’après l’analyse, le cerveau semble être un indicateur particulièrement fiable non seulement de la maladie d’Alzheimer, mais aussi de la longévité en général. Les chercheurs ont découvert que les personnes dont le cerveau était plus âgé que leur âge chronologique avaient tendance à mourir plus tôt que celles dont le cerveau était plus jeune que leur âge réel.

Élaborer une horloge biologique

Les scientifiques s’intéressent depuis longtemps à l’écart entre l’âge chronologique et l’âge biologique d’une personne, car il reflète la vitesse de vieillissement. Ce processus est influencé par des facteurs tels que les maladies, l’exposition à l’environnement, le tabagisme, l’alimentation et d’autres facteurs liés au mode de vie. Différents calculs existent, comme celui utilisé dans l’étude qui nous intéresse, appelé « horloge biologique » et qui permet de déterminer l’âge biologique d’une personne. Leur fiabilité et leur précision restent toutefois difficiles à prouver.

Afin de renforcer les fondements scientifiques du calcul de l’horloge biologique, Tony Wyss-Coray est parti du constat que les organes du corps ont tendance à produire des protéines spécifiques qui leur sont propres. Il a émis l’hypothèse qu’en suivant l’évolution de ces protéines au fil du temps, il pourrait déterminer l’état de santé et le bon fonctionnement de l’organe en question. C’est le même principe que les analyses de sang : elles donnent un aperçu de l’état du cœur, du foie et d’autres organes afin que les médecins puissent contrôler leur bon fonctionnement et leur évolution au fil du temps.

Le professeur à l’origine de l’étude a même poussé cette idée plus loin en étudiant 3 000 protéines chez 45 000 personnes âgées de 40 à 70 ans, qui ont fourni des échantillons de sang à la UK Biobank. Ces protéines ont été attribuées à l’un des onze organes suivants : tissu adipeux, artère, cerveau, cœur, tissu immunitaire, intestin, rein, foie, poumon, muscle et pancréas. Il a également développé un modèle de machine learning capable d’enregistrer les niveaux de ces protéines chez les personnes en bonne santé et chez celles atteintes d’une maladie. Comme les échantillons étaient liés à l’âge des personnes, Tony Wyss-Coray a également pu cartographier les niveaux de protéines associés à chaque tranche d’âge.

Ce faisant, il a déterminé l’âge biologique de chaque organe chez chaque personne, qu’il a ensuite pu comparer à leur âge chronologique afin de déterminer quelles personnes vieillissaient plus rapidement. Les 20 protéines associées au cerveau se sont avérées être de bons indicateurs pour calculer l’âge biologique global d’une personne.

« Si j’ai accès à la mesure [des protéines cérébrales] d’une personne choisie au hasard, je peux essayer de l’utiliser pour déterminer l’âge de cette personne », explique-t-il. « Cela donne une estimation de son âge, ou de l’âge de son cerveau. »

Une nouvelle approche du vieillissement

Le professeur ne sait pas exactement pourquoi le cerveau est un si bon indicateur pour le reste des systèmes organiques, mais il est possible que le cerveau reflète d’une manière ou d’une autre l’état général de maladie ou de dommage du corps et des autres systèmes organiques. Le cerveau pourrait aussi être le chef d’orchestre central des différents organes et superviser leur fonction et leur longévité.

Puisque l’étude a suivi les personnes qui ont fourni des échantillons pendant 15 à 17 ans, Tony Wyss-Coray a également pu examiner la corrélation entre l’âge biologique et la fin de vie. Au cours de l’étude, les personnes dont le cerveau avait un âge biologique inférieur à leur âge chronologique présentaient un risque de décès inférieur de 40 % par rapport aux personnes vieillissant normalement. À l’inverse, les personnes dont le cerveau était plus âgé avaient non seulement plus de chances d’avoir une vie plus courte, mais aussi trois fois plus de chances de développer la maladie d’Alzheimer (un niveau similaire à celui d’une personne présentant une copie du facteur de risque génétique ApoE4) que les personnes vieillissant normalement.

De fait, plus les organes d’une personne sont « vieux », plus son risque de décès est élevé. Pendant l’étude, le fait d’avoir deux à quatre organes vieillissants multipliait le risque de décès par plus de deux et le fait d’avoir huit organes vieillissants ou plus multipliait ce même risque par huit. Le professeur analyse : « Le risque de décès augmente progressivement. C’est assez frappant. »

Bien que ces résultats donnent à réfléchir, ils sont également porteurs d’espoir selon le professeur. Contrairement aux gènes, les protéines sont modifiables, et la santé des organes peut être améliorée grâce à des médicaments, à des changements de mode de vie, voire les deux. D’ailleurs, les participants qui prenaient l’un des six médicaments ou compléments alimentaires suivants avaient généralement au moins deux systèmes organiques biologiquement plus jeunes que leur âge chronologique : huile de foie de morue, glucosamine, ibuprofène, multivitamines, traitement hormonal Premarin ou vitamine C. Les personnes qui ne fumaient pas, ne buvaient pas excessivement et dormaient bien régulièrement avaient également tendance à présenter des organes plus jeunes.

« À l’avenir, et dès aujourd’hui dans une certaine mesure, j’espère qu’il existera des moyens d’intervenir », conclut Tony Wyss-Coray. « C’est un peu comme amener sa voiture chez le garagiste une fois par an, avec un diagnostic informatique pour vérifier que toutes les pièces sont en bon état. Ce qui est intéressant ici, c’est que cela peut donner aux gens un moyen d’agir pour changer les choses. »