Une étude américaine révèle que nous parlons bien moins qu'il y a vingt ans, un déclin attribué aux smartphones, au télétravail et à la disparition des petites interactions du quotidien. Or ces échanges informels, même fugaces, jouent un rôle essentiel dans notre bien-être et notre sentiment d'appartenance à une communauté.

Les gens parlent moins qu’avant. Beaucoup moins. Entre 2005 et 2019, le nombre de mots prononcés en moyenne par personne et par jour a diminué de 28 %. C’est ce que révèle une récente étude menée par une équipe de chercheurs américains. « Nous avons estimé cette différence à environ 330 mots de moins par jour pour chaque année de cette période », explique Matthias Mehl, professeur de psychologie sociale à l’université d’Arizona. Cela représente environ 120 000 mots de moins prononcés au cours d’une année, et des millions de mots de moins sur les 15 ans que dure l’étude. « C’est une perte considérable », ajoute-t-il.
Cette découverte est le fruit d’une analyse menée par M. Mehl, en collaboration avec Valeria Pfeifer de l’université du Missouri-Kansas City, sur des enregistrements audio recueillis auprès de plus de 2 000 personnes, pour la plupart des Américains. Ces échantillons audio, recueillis au hasard alors que les personnes vaquaient à leurs occupations quotidiennes, ont révélé que si une personne prononçait en moyenne environ 16 600 mots par jour en 2005, ce chiffre avait chuté à moins de 12 000 mots en 2019. « Au début, je me suis dit : “Ce n’est pas possible. Il faut qu’on revienne en arrière et qu’on vérifie à nouveau les données” », se souvient le chercheur. Mais après avoir vérifié leurs chiffres, lui et ses collègues ont découvert que la baisse de la communication orale était non seulement réelle, mais qu’elle s’était accentuée chaque année pour laquelle ils disposaient de données.

Ils n’ont pas examiné les causes de ce déclin de la communication orale. Mais Matthias Mehl suppose que les technologies modernes de l’information ont joué un rôle important. Son étude a analysé des échantillons audio provenant de personnes âgées de 10 à 94 ans. Si le nombre de mots prononcés a diminué dans tous les groupes d’âge, la baisse a été plus marquée chez les moins de 25 ans. Les jeunes sont plus enclins à communiquer par SMS et via des applications de messagerie, explique M. Mehl, et le passage à une communication non verbale, assistée par les smartphones, a très certainement contribué aux baisses observées.

L’isolement social est un autre facteur probable. Depuis le début des années 2000, les enquêtes sur la façon dont les Américains occupent leur temps ont systématiquement révélé une augmentation marquée du temps passé seul, ainsi qu’une baisse de l’engagement social. Cette même période a vu s’opérer une forte augmentation du télétravail et un déclin concomitant de la collaboration sur le lieu de travail. Il va de soi que si les gens passent moins de temps ensemble, tant au travail que pendant leur temps libre, ils vont parler moins, explique Matthias Mehl.

Un autre facteur, plus subtil, pourrait être la perte des conversations informelles entre les gens dans les espaces publics. M. Mehl souligne que les paiements sans contact, les systèmes de commande numériques et d’autres technologies qui facilitent le commerce ont réduit le besoin des gens d’interagir les uns avec les autres. « Nous pouvons désormais faire nos courses sans parler à un caissier, et au restaurant, nous pouvons parfois commander et payer sans jamais parler à un serveur », dit-il. « Toutes ces façons de rendre notre vie quotidienne plus efficace ont peut-être aussi eu pour conséquence de rendre notre vie sociale plus sommaire », déplore-t-il.

Si l’on additionne tous ces facteurs, on aboutit à des sociétés où de nombreuses formes d’interaction verbale entre les personnes deviennent de plus en plus rares. C’est un problème, estime Matthias Mehl. Lorsque nous remplaçons la communication verbale par des messages écrits, nous passons à côté d’une grande partie des nuances transmises par le ton de la voix, le langage corporel et d’autres indices verbaux et non verbaux. « Les messages écrits comportent toujours beaucoup d’ambiguïté », dit-il. « Nous utilisons des emojis pour réduire cette incertitude, mais les humains étant conçus pour percevoir la communication comme un tout, il est clair que les expressions faciales, les gestes, les éléments prosodiques de la communication orale favorisent les sentiments d’appartenance et de compréhension. »

Si le déclin des bavardages informels entre inconnus dans des lieux tels que les supermarchés ou les restaurants peut sembler insignifiant, des recherches montrent que, étonnamment, ces petites conversations contribuent grandement à notre bien-être. « Lorsque nous avons ces petites interactions, cela nous met de bonne humeur et nous aide à nous sentir plus connectés », raconte Gillian Sandstrom, professeure agrégée de psychologie à l’université du Sussex au Royaume-Uni. Elle explique que, historiquement, les chercheurs de son domaine ont eu tendance à étudier l’importance des liens étroits et des relations au sein du « cercle intime » entre bons amis et membres de la famille. Mais ses travaux se sont concentrés sur les interactions du « cercle extérieur » entre connaissances, voisins et même des inconnus. Loin d’être superflues, ces conversations improvisées et souvent fugaces avec des personnes que nous ne connaissons pas contribuent à notre sentiment d’appartenance. « Lorsque nous avons ces interactions, elles se passent généralement beaucoup mieux que nous ne l’aurions imaginé, et nous en ressortons avec le sentiment que les gens sont globalement bons. Ces interactions en apparence insignifiantes renforcent notre sentiment d’appartenance à une communauté et notre foi en l’humanité”, ajoute-t-elle.

Il est également vrai que plus nous conversons avec d’autres personnes, peut-être surtout celles dont nous ne sommes pas proches, plus nous nous sentons à l’aise en compagnie d’autrui. « Les compétences sociales sont une compétence comme une autre », dit-elle. « Si vous ne continuez pas à vous exercer, vous perdez vos aptitudes. »  La chercheuse se décrit comme une introvertie qui avait l’habitude d’éviter les conversations de circonstance avec des connaissances ou des inconnus. Mais grâce à son travail, elle a découvert le pouvoir de discuter avec des personnes qu’elle ne connaît pas bien. « Beaucoup d’entre nous sont timides et souffrent d’anxiété sociale, et nous avons donc besoin d’un petit coup de pouce pour nous mettre dans ces situations inconfortables », explique-t-elle. « Mais c’est le genre de chose que plus on fait, plus on s’améliore et plus on en apprécie les bienfaits. »
Le plus grand bénéfice que nous tirons des conversations avec les autres, et celui qui nous manquera peut-être le plus si nous continuons à nous en passer, est aussi le plus difficile à quantifier, dit-elle. « Toutes ces petites conversations nous donnent le sentiment que les gens sont généralement bienveillants, que je peux parler à n’importe qui et que j’ai ma place dans ce monde », explique-t-elle. « C’est très difficile à mesurer, mais c’est quelque chose dont nous avons tous besoin. »