Ryan Gellert, PDG de Patagonia, s’exprime au sujet de la préservation des terres publiques aux États-Unis face aux projets du gouvernement qui menacent ces espaces verts.

Ces 25 dernières années aux États-Unis, la politique de conservation des zones sans routes (Roadless Area Conservation Rule) a permis de protéger des forêts et des prairies contre l’intervention de bulldozers, scies, pelleteuses et autres équipements de forage. Mais aujourd’hui, les plus de 18 millions d’hectares de forêts nationales vierges concernées risquent d’être exploitées à des fins lucratives.

En juin, l’administration Trump a annoncé sa volonté d’abroger la loi datant de 2001, une mesure adoptée après une lutte acharnée interdisant la construction ou la reconstruction de routes et l’exploitation forestière dans certaines zones des forêts nationales. Pendant la consultation publique, cette mesure a été la plus commentée de l’histoire des États-Unis, avec 95 % de contributions en faveur de la protection des forêts et des prairies. Depuis, elle est devenue l’une des politiques de conservation les plus importantes du pays.

Le département de l’Agriculture des États-Unis, qui supervise le Service des forêts, tente aujourd’hui de présenter l’abrogation de la politique afin de protéger la population des feux de forêt et d’encourager une gestion responsable des forêts.

Pourtant, nous devrions maintenant savoir qu’il faut se méfier des déclarations du gouvernement Trump.

Pendant son premier mandat, le président Trump a réduit la superficie du monument national de Bears Ears, invoquant une « ingérence fédérale excessive ». Toutefois, après l’annonce de cette décision, des e-mails divulgués ont révélé que l’intérêt du département de l’Intérieur pour les ressources en gaz et en pétrole avait joué un rôle prépondérant dans cette décision. Dès lors, l’abrogation de la Roadless Rule ne semble être qu’un autre moyen pour Donald Trump d’exploiter à nouveau les ressources des terres publiques, cette fois-ci, les minéraux.

Suite à cette décision, les tribus autochtones pourraient voir leurs terres ancestrales et leurs terrains de chasse menacés par l’exploitation minière, la coupe rase ou l’immobilier sans même avoir été consultées. Des habitats fauniques essentiels pourraient également être menacés de bouleversement ou de destruction totale. Cette décision risque par ailleurs d’entraîner une augmentation de la pollution de l’air et de l’eau. Enfin, des millions de campeurs, de randonneurs, d’alpinistes, de pagayeurs, de pêcheurs et de chasseurs pourraient se voir interdire l’accès à des zones dont ils profitaient depuis des décennies.

En supprimant les mesures de préservation et en ouvrant nos forêts nationales à l’industrie et aux mesures de « prévention des incendies » (un euphémisme souvent utilisé pour désigner l’exploitation forestière), nous mettons en péril plus de 40 000 km de sentiers, près de 1 200 km de descentes en eaux vives et plus de 8 500 voies d’escalade, qui risquent de disparaître à jamais. Les forêts avoisinant des lieux très populaires, tels que l’Appalachian Trail, le lac Tahoe et les White Mountains, ainsi que celles bordant les parcs nationaux de Glacier, Olympic et Yellowstone, seront toutes ouvertes à l’exploitation. Paradoxalement, la forêt nationale Gifford Pinchot dans l’État de Washington, qui porte le nom du premier directeur du Service forestier, verrait près de 25 000 hectares perdre leur protection.

Si l’industrie de l’outdoor, qui représente 1 200 milliards de dollars, dépend de l’accès à ces zones, il en va de même pour les communautés qui les entourent. On estime que les 158 millions de visiteurs de nos forêts nationales ont contribué à hauteur de 13,7 milliards de dollars à l’économie des États-Unis et ont permis de soutenir 161 000 emplois. Par ailleurs, plus de 60 millions d’Américains dépendent de l’eau potable provenant des rivières et des nappes aquifères dont les sources se trouvent dans les forêts nationales.

De fait, l’abrogation de la Roadless Rule fermerait la porte aux entreprises locales, souvent rurales, qui dépendent des visiteurs pour leurs activités de loisirs, et déroulerait le tapis rouge aux sociétés minières, aux entreprises forestières et à l’industrie des combustibles fossiles. Cette décision aurait pour conséquence d’enrichir les dirigeants de l’industrie au détriment du grand public, qui profite pourtant des terres publiques. Elle bafoue également le rôle de la préservation de la nature dans la protection des populations.

Les crises climatiques et écologiques s’intensifient, et nous voyons leurs répercussions sur les communautés dans tout le pays. Les forêts, qui sont les principaux puits de carbone terrestres, font partie de la solution. À elles seules, les zones sans routes répertoriées capturent plus de 15 millions de tonnes de CO2 par an dans l’Ouest américain, 43,4 millions de tonnes dans les États des montagnes et près de 4 millions de tonnes dans l’Est du pays.

Alors que [les États-Unis] devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour réduire les émissions, l’abrogation de la Roadless Rule apparaît comme insensée. En appelant à un développement de l’exploitation forestière pour répondre à un prétendu besoin de stimuler la production nationale de bois, le gouvernement fait peser une menace existentielle.

Fort heureusement, le grand public a bien conscience du caractère rétrograde de cette décision. Les tribus autochtones, les ONG et les élus voient tous cette décision pour ce qu’elle est réellement. D’ailleurs, des coalitions d’entreprises telles que Brands for Public Lands, qui compte Patagonia parmi ses 125 membres, mobilisent leurs communautés respectives pour qu’elles puissent faire entendre leur voix.

Nous savons que la protection de la nature fait l’unanimité, de tous les côtés de l’échiquier politique, mais il nous appartient de rappeler au gouvernement les dangers de cette décision. Tout comme lorsque quelques membres du Congrès avaient tenté d’intégrer discrètement la vente de terres publiques au budget, nous pouvons aujourd’hui nous mobiliser pour protéger les lieux qui nous sont chers. Certains élus comme Ryan Zinke, représentant du Montana à la Chambre des représentants, ont déjà pris la défense des terres publiques par le passé. Nous avons encore une fois besoin de leur soutien et de celui des citoyens.

L’exploitation des terres publiques à des fins lucratives a toujours été l’objectif, sous quelque forme que ce soit. Nos enfants et petits-enfants seront sans doute confrontés eux aussi aux mêmes tentatives déguisées, du moins s’il reste encore des terres à protéger.

La période de consultation publique du département de l’Agriculture sur la tentative d’abolition de la Roadless Rule prend fin le 19 septembre. Tous autant que nous sommes, nous avons d’une manière ou d’une autre bénéficié de cette politique, que ce soit pour nos loisirs ou pour avoir accès à une eau potable.

Il est temps de rendre la pareille. Prenons la défense de la Roadless Rule avant qu’il ne soit trop tard.

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